Les poèmes dorés, 1873
Vénus, étoile du soir
La nuit vient nous ravir‖ en ses puissants arcanes ;L’ombre avec des frissons‖ envahit les platanes ;De légères vapeurs‖ montent des chemins creux.Les vieillards sont assis,‖ et les voix alternéesSous le feuillage obscur‖ se perdent égrenées.C’est l’heure où l’esprit rêve,‖ heureux ou malheureux.
Le crépuscule expire‖ et les étoiles blanchesCommencent en tremblant‖ à poindre dans les branches.Au regard exalté‖ qui songe et les poursuit,Voici que la plus belle‖ allume la premièreA l’occident pâli‖ sa vibrante lumière,Vénus splendide et chaste,‖ honneur de notre nuit.
Depuis qu’ils ont chéri‖ l’amour et sa souffrance,Les hommes ont fait part‖ de leur brève espéranceA cet astre indulgent‖ qui ramène le soir.— Si tu retiens mes yeux,‖ Vénus ; si ma penséeAu sein du mol éther‖ vers toi s’est élancée,C’est toi seule et c’est toi‖ toute que je veux voir.
J’ai surpris tes secrets :‖ O céleste jumelleDe la Terre, astre cher‖ qui mourras avec elle.Tes destins sont pareils‖ aux destins de ta sœur.Le même soleil t’aime ;‖ et ce père des flammesJette en ton sein fleuri‖ la vie, orgueil des âmes.La nuit ainsi qu’à nous‖ te verse sa douceur.
Monde, tu fais rouler‖ dans la pâle étendueLa forme avec l’amour‖ à tes flancs suspendue ;Tu livres aux troupeaux‖ tes champs hospitaliers ;Tes mers ont leurs nageurs,‖ et des siècles de fauvesOnt rugi le désir‖ aux creux de tes rocs chauves ;Tes deux pôles de glace‖ ont de blancs familiers.
Des reptiles, traînant‖ leurs épais cartilages,De leurs sillons visqueux‖ souillaient tes chaudes plages,Au temps où tu naissais‖ dans les limons marins.Et maintenant, mangeurs‖ de chair ou d’herbe grasse,Des êtres réjouis‖ dans la force et la grâce,Nés de ton corps adulte,‖ ornent tes jours sereins.
Un air rouge et vibrant,‖ semé de feux intimes,Sur tes roides hauteurs‖ dont nul n’a vu les cimes,Nourrit avec excès‖ de larges floraisons.De grands lis pleins d’odeurs‖ et de phosphorescences,Les longs fûts des palmiers‖ aux salubres essences,Et des gerbes de dards‖ exhalant leurs poisons.
Des îles en leurs lits‖ récents de madrépores,Vierges, sous le vent frais‖ plein de baisers sonores.Conçoivent les doux fruits‖ des continents lointains.De grands oiseaux guerriers‖ s’assemblent, race antique,Dans les sombres vapeurs‖ de ton ciel magnétique.Sous les cratères noirs‖ de tes volcans éteints.
Et des guetteurs, du haut‖ des roches caverneuses,Lourds, velus, déployant‖ leurs ailes membraneuses,De nocturnes regards‖ éclairent les granits :Ils veillent, attendant‖ que l’aire obscure dorme ;Ils vont se laisser choir,‖ et sous leur masse énormeLentement étouffer‖ les couples dans les nids.
Vénus, ô grande mère‖ aux entrailles brûlantes,Mère des animaux‖ avides et des plantes.Tout ce que tu contiens‖ de divine chaleurDans un fécond travail‖ a gonflé tes mamelles.En allaitant, Vénus,‖ tes nourrissons, tu mêlesLargement en leur sang‖ la joie et la douleur.
Mais lorsque après tes nuits,‖ tes sombres nuits sans lune,Derrière l’Océan‖ qui gémit sur la dune,Immense et près de toi‖ se lève le soleil,Est-il, pour réfléchir‖ ton ciel qui s’illumine,Un regard où reluit‖ la tristesse divine,Un regard anxieux‖ et fier, au mien pareil ?
Nourris-tu des vivants‖ de qui l’âme profondeTe contient tout entier‖ dans elle-même, ô monde !Et qui sont ta vertu,‖ ta splendeur et tes dieux ?N’as-tu pas enfanté‖ des rois, frères des hommes,Qui, superbes, hardis,‖ pensifs, tels que nous sommes,Seuls portent haut leur front‖ et regardent les cieux ?
Ces princes, nos égaux,‖ recherchent-ils les causes,La raison et la fin,‖ la nature des choses ?Quels désirs, quels espoirs‖ gonflent leurs cœurs puissants !Ont-ils, promptes sans cesse‖ à verser les dictâmes,Des mères et des sœurs‖ belles comme nos femmes,Triomphe de la vie‖ et délices des sens ?
Oh ! les meilleurs d’entre eux,‖ dans la nuit solitaire,Levant leur front blanchi‖ d’un reflet de la terre,Ont souvent médité‖ les travaux de nos jours.Connaître pour aimer,‖ tel est la loi de l’être ;Et, dans leur mâle ardeur‖ d’étreindre et de connaître,Ils ont jusqu’à la terre‖ étendu leurs amours.
L’esprit cherche l’esprit‖ dans l’étoile prochaine ;Et, jetant dans l’espace‖ une mystique chaîne,Eux en nous, nous en eux,‖ nous nous glorifions.Tant il est naturel‖ de sortir de soi-même,Tant nous portons au cœur‖ le besoin qu’on nous aime.Tant notre âme de feu‖ jette loin ses rayons.
1872.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a arcanes / platanes féminine, classiqueb creux / malheureux masculine, classiquec alternées / égrenées féminine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb poursuit / nuit masculine, classiquec première / lumière féminine, classiquea souffrance / espérance féminine, classiqueb soir / voir masculine, classiquec pensée / élancée féminine, classiquea jumelle / elle féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquec flammes / âmes féminine, classiquea étendue / suspendue féminine, classiqueb hospitaliers / familiers masculine, classiquec fauves / chauves féminine, classiquea cartilages / plages féminine, classiqueb marins / sereins masculine, classiquec grasse / grâce féminine, classiquea intimes / cimes féminine, classiqueb floraisons / poisons masculine, classiquec phosphorescences / essences féminine, classiquea madrépores / sonores féminine, classiqueb lointains / éteints masculine, classiquec antique / magnétique féminine, classiquea caverneuses / membraneuses féminine, classiqueb granits / nids masculine, classiquec dorme / énorme féminine, classiquea brûlantes / plantes féminine, classiqueb chaleur / douleur masculine, classiquec mamelles / mêles féminine, classiquea lune / dune féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquec s’illumine / divine féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb dieux / cieux masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb puissants / sens masculine, classiquec dictâmes / femmes féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquec l’être / connaître féminine, classiquea prochaine / chaîne féminine, classiqueb glorifions / rayons masculine, classiquec soi-même / aime féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poèmes dorés, Paris, EDOUARD-JOSEPH, EDITEUR, 1920· numérisation poesie-francaise.fr· Sources