Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Émaux et camées, 1872

Buchers et tombeaux

Théophile Gautier· 27 quatrains, octosyllabes, 108 vers

Le squelette était invisibleAu temps heureux de l’Art païen ;L’homme, sous la forme sensible,Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe,Spectre hideux de l’être cher,Comme d’un vêtement qui tombeSe déshabillant de sa chair,

Et, quand la pierre se lézarde,Parmi les épouvantements,Montrant à l’œil qui s’y hasardeUne armature d’ossements ;

Mais au feu du bûcher ravieUne pincée entre les doigts,Résidu léger de la vie,Qu’enserrait l’urne aux flancs étroits ;

Ce que le papillon de l’âmeLaisse de poussière après lui,Et ce qui reste de la flammeSur le trépied, quand elle a lui !

Entre les fleurs et les acanthes,Dans le marbre joyeusement,Amours, ægipans et bacchantesDansaient autour du monument ;

Tout au plus un petit génieDu pied éteignait un flambeau ;Et l’art versait son harmonieSur la tristesse du tombeau.

Les tombes étaient attrayantes :Comme on fait d’un enfant qui dort,D’images douces et riantesLa vie enveloppait la mort ;

La mort dissimulait sa faceAux trous profonds, au nez camard,Dont la hideur railleuse effaceLes chimères du cauchemar.

Le monstre, sous la chair splendideCachait son fantôme inconnu,Et l’œil de la vierge candideAllait au bel éphèbe nu.

Seulement pour pousser à boire,Au banquet de Trimalcion,Une larve, joujou d’ivoire,Faisait son apparition ;

Des dieux que l’art toujours révèreTrônaient au ciel marmoréen ;Mais l’Olympe cède au Calvaire,Jupiter au Nazaréen ;

Une voix dit : Pan est mort !— L’ombreS’étend.— Comme sur un drap noir,Sur la tristesse immense et sombreLe blanc squelette se fait voir ;

Il signe les pierres funèbresDe son paraphe de fémurs,Pend son chapelet de vertèbresDans les charniers, le long des murs,

Des cercueils lève le couvercleAvec ses bras aux os pointus :Dessine ses côtes en cercleEt rit de son large rictus ;

Il pousse à la danse macabreL’empereur, le pape et le roi,Et de son cheval qui se cabreJette bas le preux plein d’effroi ;

Il entre chez la courtisaneEt fait des mines au miroir,Du malade il boit la tisane,De l’avare ouvre le tiroir ;

Piquant l’attelage qui rueAvec un os pour aiguillon,Du laboureur à la charrueTermine en fosse le sillon ;

Et, parmi la foule priée,Hôte inattendu, sous le banc,Vole à la pâle mariéeSa jarretière de ruban.

A chaque pas grossit la bande ;Le jeune au vieux donne la main ;L’irrésistible sarabandeMet en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche,Dansant et jouant du rebec,Et sur fond noir, en couleur blanche,Holbein l’esquisse d’un trait sec.

Quand le siècle devient frivoleIl suit la mode ; en tonneletRetrousse son linceul et voleComme un Cupidon de ballet

Au tombeau-sofa des marquisesQui reposent, lasses d’amour,En des attitudes exquises,Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues,Comédien que le ver mord,Depuis assez longtemps tu jouesLe mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel art antique,De ton paros étincelantCouvrir ce squelette gothique ;Dévore-le, bûcher brûlant !

Si nous sommes une statueSculptée à l’image de Dieu,Quand cette image est abattue,Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonteDans la flamme aux sources du beau,Sans que ton argile ait la honteEt les misères du tombeau !

Versification

Forme
27 quatrains (quatrains)
Rimes
27(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
27 quatrains
Mots à la rime
a invisible / sensible féminine, classiqueb païen / rien masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquea lézarde / hasarde féminine, classiqueb épouvantements / d’ossements masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb doigts / étroits masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb lui masculine, classiquea acanthes / bacchantes féminine, classiqueb joyeusement / monument masculine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea attrayantes / riantes féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquea face / efface féminine, classiqueb camard / cauchemar masculine, non classiquea splendide / candide féminine, classiqueb inconnu / nu masculine, classiquea boire / d’ivoire féminine, classiqueb Trimalcion / apparition masculine, classiquea révère / Calvaire féminine, classiqueb marmoréen / Nazaréen masculine, classiquea L’ombre / sombre féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea funèbres / vertèbres féminine, classiqueb fémurs / murs masculine, classiquea couvercle / cercle féminine, classiqueb pointus / rictus masculine, classiquea macabre / cabre féminine, classiqueb roi / d’effroi masculine, classiquea courtisane / tisane féminine, classiqueb miroir / tiroir masculine, classiquea rue / charrue féminine, classiqueb aiguillon / sillon masculine, classiquea priée / mariée féminine, classiqueb banc / ruban masculine, non classiquea bande / sarabande féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea déhanche / blanche féminine, classiqueb rebec / sec masculine, classiquea frivole / vole féminine, classiqueb tonnelet / ballet masculine, classiquea marquises / exquises féminine, classiqueb d’amour / Pompadour masculine, classiquea joues féminine, classiqueb mord / Mort masculine, classiquea antique / gothique féminine, classiqueb étincelant / brûlant masculine, classiquea statue / abattue féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea remonte / honte féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources