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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Émaux et camées, 1872

Le souper des armures

Théophile Gautier· 34 quatrains, octosyllabes, 136 vers

Biorn, étrange cénobite,Sur le plateau d’un roc pelé,Hors du temps et du monde, habiteLa tour d’un burg démantelé.

De sa porte l’esprit moderneEn vain soulève le marteau.Biorn verrouille sa poterneEt barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l’aurore,Biorn, sur son donjon perché,A l’horizon contemple encoreLa place du soleil couché.

Âme rétrospective, il logeDans son burg et dans le passé ;Le pendule de son horlogeDepuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodalesIl erre, éveillant les échos,Et ses pas, sonnant sur les dalles,Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,Ni gentilshommes, ni bourgeois,Mais les portraits de ses ancêtresCausent avec lui quelquefois.

Et certains soirs, pour se distraire,Trouvant manger seul ennuyeux,Biorn, caprice funéraire,Invite à souper ses aïeux.

Les fantômes, quand minuit sonne,Viennent armés de pied en cap ;Biorn, qui malgré lui frissonne,Salue en haussant son hanap.

Pour s’asseoir, chaque panoplieFait un angle avec son genou,Dont l’articulation plieEn grinçant comme un vieux verrou ;

Et tout d’une pièce, l’armure,D’un corps absent gauche cercueil,Rendant un creux et sourd murmure,Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves, rhingraves, burgraves,Venus du ciel ou de l’enfer,Ils sont tous là, muets et graves,Les roides convives de fer !

Dans l’ombre, un rayon fauve indiqueUn monstre, guivre, aigle à deux cous,Pris au bestiaire héraldiqueSur les cimiers faussés de coups.

Du mufle des bêtes difformesDressant leurs ongles arrogants,Partent des panaches énormes,Des lambrequins extravagants ;

Mais les casques ouverts sont videsComme les timbres du blason ;Seulement deux flammes lividesY luisent d’étrange façon.

Toute la ferraille est assiseDans la salle du vieux manoir,Et, sur le mur, l’ombre indéciseDonne à chaque hôte un page noir.

Les liqueurs aux feux des bougiesOnt des pourpres d’un ton suspect ;Les mets dans leurs sauces rougiesPrennent un singulier aspect.

Parfois un corselet miroite,Un morion brille un momentUne pièce qui se déboîteChoit sur la nappe lourdement.

L’on entend les battements d’ailesD’invisibles chauves-souris,Et les drapeaux des infidèlesPalpitent le long du lambris.

Avec des mouvements fantasquesCourbant leurs phalanges d’airain,Les gantelets versent aux casquesDes rasades de vin du Rhin,

Ou découpent au fil des daguesDes sangliers sur des plats d’or…Cependant passent des bruits vaguesPar les orgues du corridor.

La débauche devient farouche,On n’entendrait pas tonner Dieu ;Car, lorsqu’un fantôme découche,C’est le moins qu’il s’amuse un peu.

Et la fantastique assembléeSe tracassant dans son harnois,L’orgie a sa rumeur doubléeDu tintamarre des tournois.

Gobelets, hanaps, vidrecomes,Vidés toujours, remplis en vain,Entre les mâchoires des heaumesForment des cascades de vin.

Les hauberts en bombent leurs ventres,Et le flot monte aux gorgerins ;— Ils sont tous gris comme des chantres,Les vaillants comtes suzerains !

L’un allonge dans la saladeNonchalamment ses pédieux.L’autre à son compagnon maladeFait un sermon fastidieux.

Et des armures peu bégueulesRappellent, dardant leur boisson,Les lions lampassés de gueulesBlasonnés sur leur écusson.

D’une voix encore enrouéePar l’humidité du caveau,Max fredonne, ivresse enjouée,Un lied, en treize cents, nouveau,

Albrecht, ayant le vin féroce,Se querelle avec ses voisins,Qu’il martèle, bossue et rosse,Comme il faisait des Sarrasins.

Échauffé, Fritz ôte son casque,Jadis par un crâne habité,Ne pensant pas que sans son masqueIl semble un tronc décapité.

Bientôt ils roulent pêle-mêleSous la table, parmi les brocs,Tête en bas, montrant la semelleDe leurs souliers courbés en crocs.

C’est un hideux champ de batailleOù les pots heurtent les armets,Où chaque mort par quelque entailleAu lieu de sang vomit des mets.

Et Biorn, le poing sur la cuisse,Les contemple, morne et hagard,Tandis que, par le vitrail suisse,L’aube jette son bleu regard.

La troupe, qu’un rayon traverse,Pâlit comme au jour un flambeau,Et le plus ivrogne se verseLe coup d’étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuientEt, reprenant un air hautain,Sur l’oreiller de marbre appuientLeurs têtes lourdes du festin !

Versification

Forme
34 quatrains (quatrains)
Rimes
34(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
34 quatrains
Mots à la rime
a cénobite / habite féminine, classiqueb pelé / démantelé masculine, classiquea moderne / poterne féminine, classiqueb marteau / château masculine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb perché / couché masculine, classiquea loge / horloge féminine, classiqueb passé / cassé masculine, classiquea féodales / dalles féminine, classiqueb échos / égaux masculine, classiquea prêtres / ancêtres féminine, classiqueb bourgeois / quelquefois masculine, classiquea distraire / funéraire féminine, classiqueb ennuyeux / aïeux masculine, classiquea sonne / frissonne féminine, classiqueb cap / hanap masculine, classiquea panoplie / plie féminine, classiqueb genou / verrou masculine, classiquea l’armure / murmure féminine, classiqueb cercueil / fauteuil masculine, classiquea burgraves / graves féminine, classiqueb l’enfer / fer masculine, classiquea indique / héraldique féminine, classiqueb cous / coups masculine, classiquea difformes / énormes féminine, classiqueb arrogants / extravagants masculine, classiquea vides / livides féminine, classiqueb blason / façon masculine, classiquea assise / indécise féminine, classiqueb manoir / noir masculine, classiquea bougies / rougies féminine, classiqueb suspect / aspect masculine, classiquea miroite / déboîte féminine, classiqueb moment / lourdement masculine, classiquea d’ailes / infidèles féminine, classiqueb chauves-souris / lambris masculine, classiquea fantasques / casques féminine, classiqueb d’airain / Rhin masculine, classiquea dagues / vagues féminine, classiqueb d’or / corridor masculine, classiquea farouche / découche féminine, classiqueb Dieu / peu masculine, classiquea assemblée / doublée féminine, classiqueb harnois / tournois masculine, classiquea vidrecomes / heaumes féminine, classiqueb vain / vin masculine, classiquea ventres / chantres féminine, classiqueb gorgerins / suzerains masculine, classiquea salade / malade féminine, classiqueb pédieux / fastidieux masculine, classiquea bégueules / gueules féminine, classiqueb boisson / écusson masculine, classiquea enrouée / enjouée féminine, classiqueb caveau / nouveau masculine, classiquea féroce / rosse féminine, classiqueb voisins / Sarrasins masculine, classiquea casque / masque féminine, classiqueb habité / décapité masculine, classiquea pêle-mêle / semelle féminine, classiqueb brocs / crocs masculine, classiquea bataille / entaille féminine, classiqueb armets / mets masculine, classiquea cuisse / suisse féminine, classiqueb hagard / regard masculine, classiquea traverse / verse féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea fuient / appuient féminine, classiqueb hautain / festin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources