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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Émaux et camées, 1872

Le chateau du souvenir

Théophile Gautier· 58 quatrains, octosyllabes, 232 vers

La main au front, le pied dans l’âtre,Je songe et cherche à revenir,Par delà le passé grisâtre,Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompeArbres, maisons, plaines, coteaux,Et l’œil au carrefour qui trompeEn vain consulte les poteaux.

J’avance parmi les décombresDe tout un monde enseveli,Dans le mystère des pénombres,A travers des limbes d’oubli.

Mais voici, blanche et diaphane,La Mémoire, au bord du chemin,Qui me remet, comme Ariane,Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine ;Le soleil voilé reparaît,Et du château la tour lointainePointe au-dessus de la forêt.

Sous l’arcade où le jour s’émousse,De feuilles en feuilles tombant,Le sentier ancien dans la mousseTrace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s’enlace :La liane tend son filet,Et la branche que je déplaceRevient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière,Je découvre du vieux manoirLes tourelles en poivrièreEt les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fuméeRayant le ciel d’un bleu sillon ;Pas une fenêtre alluméeD’une figure ou d’un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées ;Aux fossés la lentille d’eauDe ses taches vert-de-griséesÉtale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierrePénètrent dans chaque refend,Payant la tour hospitalièreQui les soutient… en l’étouffant.

Le porche à la lune se ronge,Le temps le sculpte à sa façon,Et la pluie a passé l’épongeSur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porteQui cède et geint sur ses pivots ;Un air froid en sort et m’apporteLe fade parfum des caveaux.

L’ortie aux morsures aiguës,La bardane aux larges contours,Sous les ombelles des ciguës,Prospèrent dans l’angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre,Gardiennes du perron verdi,Se découpe l’ombre d’un arbrePendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionneElles se mettent en arrêt.Leur regard blanc me questionneMais je leur dis le mot secret.

Et je passe.— Dressant sa tête,Le vieux chien retombe assoupi,Et mon pas sonore inquièteL’écho dans son coin accroupi.

Un jour louche et douteux se glisseAux vitres jaunes du salonOù figurent, en haute lisse,Les aventures d’Apollon.

Daphné, les hanches dans l’écorce,Étend toujours ses doigts touffus ;Mais aux bras du dieu qui la force,Elle s’éteint, spectre confus.

Apollon, chez Admète, gardeUn troupeau, des mites atteint ;Les neuf Muses, troupe hagarde,Pleurent sur un Pinde déteint ;

Et la Solitude en chemiseTrace au doigt le mot : « Abandon »Dans la poudre qu’elle tamiseSur le marbre du guéridon.

Je retrouve au long des tentures,Comme des hôtes endormis,Pastels blafards, sombres peintures,Jeunes beautés et vieux amis.

Ma main tremblante enlève un crêpe,Et je vois mon défunt amour,Jupons bouffants, taille de guêpe,La Cidalise en Pompadour !

Un bouton de rose s’entr’ouvreA son corset enrubanné,Dont la dentelle à demi couvreUn sein neigeux d’azur veiné ;

Ses yeux ont de moites paillettes,Comme aux feuilles que le froid mord,Sa pourpre monte à ses pommettes,Éclat trompeur, fard de la mort !

Elle tressaille à mon approche,Et son regard, triste et charmant,Sur le mien, d’un air de reproche,Se fixe douloureusement.

Bien que la vie au loin m’emporte,Ton nom dans mon cœur est marqué,Fleur de pastel, gentille morte,Ombre en habit de bal masqué !

La nature de l’art jalouse,Voulant dépasser Murillo,A Paris créa l’AndalouseQui rit dans le second tableau.

Par un caprice poétique,Notre climat brumeux paraD’une grâce au charme exotiqueCette autre Petra Camara.

De chaudes teintes orangéesDorent sa joue au fard vermeil ;Ses paupières de jais frangéesFiltrent des rayons de soleil.

Entre ses lèvres d’écarlateScintille un éclair argenté,Et sa beauté splendide éclateComme une grenade en été.

Au son des guitares d’EspagneMa voix longtemps la célébra.Elle vint un jour, sans compagne,Et ma chambre fut l’Alhambra.

Plus loin une beauté robuste,Aux bras forts cerclés d’anneaux lourds,Sertit le marbre de son busteDans les perles et le velours.

D’un air de reine qui s’ennuieAu sein de sa cour à genoux,Superbe et distraite, elle appuieLa main sur un coffre à bijoux.

Sa bouche humide et sensuelleSemble rouge du sang des cœurs,Et, pleins de volupté cruelle,Ses yeux ont des défis vainqueurs.

Ici, plus de grâce touchante,Mais un attrait vertigineux.On dirait la Vénus méchanteQui préside aux amours haineux.

Cette Vénus, mauvaise mère,Souvent a battu Cupidon.O toi, qui fus ma joie amère,Adieu pour toujours… et pardon !

Dans son cadre, que l’ombre moire,Au lieu de réfléchir mes traits,La glace ébauche de mémoireLe plus ancien de mes portraits.

Spectre rétrospectif qui doubleUn type à jamais effacé,Il sort du fond du miroir troubleEt des ténèbres du passé.

Dans son pourpoint de satin rose,Qu’un goût hardi coloria,Il semble chercher une posePour Boulanger ou Devéria.

Terreur du bourgeois glabre et chauve,Une chevelure à tous crinsDe roi franc ou de lion fauveRoule en torrent jusqu’à ses reins.

Tel, romantique opiniâtre,Soldat de l’art qui lutte encor,Il se ruait vers le théâtreQuand d’Hernani sonnait le cor.

… La nuit tombe et met avec l’ombreSes terreurs aux recoins dormants.L’inconnu, machiniste sombre,Monte ses épouvantements.

Des explosions de bougiesCrèvent soudain sur les flambeaux !Leurs auréoles élargiesSemblent des lampes de tombeaux.

Une main d’ombre ouvre la porteSans en faire grincer la clé.D’hôtes pâles qu’un souffle apporteLe salon se trouve peuplé.

Les portraits quittent la muraille,Frottant de leurs mouchoirs jaunis,Sur leur visage qui s’éraille,La crasse fauve du vernis.

D’un reflet rouge illuminée,La bande se chauffe les doigtsEt fait cercle à la cheminéeOù tout à coup flambe le bois.

L’image au sépulcre raviePerd son aspect roide et glacé ;La chaude pourpre de la vieRemonte aux veines du passé.

Les masques blafards se colorentComme au temps où je les connus.O vous que mes regrets déplorent,Amis, merci d’être venus !

Les vaillants de dix-huit cent trente,Je les revois tels que jadis.Comme les pirates d’OtranteNous étions cent, nous sommes dix.

L’un étale sa barbe rousseComme Frédéric dans son roc,L’autre superbement retrousseLe bout de sa moustache en croc.

Drapant sa souffrance secrèteSous les fiertés de son manteau,Pétrus fume une cigaretteQu’il baptise papelito.

Celui-ci me conte ses rêves,Hélas ! jamais réalisés,Icare tombé sur les grèvesOù gisent les essors brisés.

Celui-là me confie un drameTaillé sur le nouveau patronQui fait, mêlant tout dans sa trame,Causer Molière et Calderon.

Tom, qu’un abandon scandalise,Récite « Love’s labours lost »,Et Fritz explique à CidaliseLe « Walpurgisnachtstraum » de Faust.

Mais le jour luit à la fenêtre ;Et les spectres, moins arrêtés,Laissent les objets transparaîtreDans leurs diaphanéités.

Les cires fondent consumées ;Sous les cendres s’éteint le feu,Du parquet montent des fumées ;Château du Souvenir, adieu !

Encore une autre fois décembreVa retourner le sablier.Le présent entre dans ma chambreEt me dit en vain d’oublier.

Versification

Forme
58 quatrains (quatrains)
Rimes
58(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
58 quatrains
Mots à la rime
a l’âtre / grisâtre féminine, classiqueb revenir / Souvenir masculine, classiquea estompe / trompe féminine, classiqueb coteaux / poteaux masculine, classiquea décombres / pénombres féminine, classiqueb enseveli / d’oubli masculine, classiquea diaphane / Ariane féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea certaine / lointaine féminine, classiqueb reparaît / forêt masculine, classiquea s’émousse / mousse féminine, classiqueb tombant / ruban masculine, non classiquea s’enlace / déplace féminine, classiqueb filet / soufflet masculine, classiquea clairière / poivrière féminine, classiqueb manoir / éteignoir masculine, classiquea fumée / allumée féminine, classiqueb sillon / rayon masculine, classiquea brisées / vert-de-grisées féminine, classiqueb d’eau / rideau masculine, classiquea lierre / hospitalière féminine, classiqueb refend / l’étouffant masculine, classiquea ronge / l’éponge féminine, classiqueb façon / blason masculine, classiquea porte / m’apporte féminine, classiqueb pivots / caveaux masculine, classiquea aiguës / ciguës féminine, classiqueb contours / cours masculine, classiquea marbre / arbre féminine, classiqueb verdi / grandi masculine, classiquea lionne / questionne féminine, classiqueb arrêt / secret masculine, classiquea tête / inquiète féminine, classiqueb assoupi / accroupi masculine, classiquea glisse / lisse féminine, classiqueb salon / d’Apollon masculine, classiquea l’écorce / force féminine, classiqueb touffus / confus masculine, classiquea garde / hagarde féminine, classiqueb atteint / déteint masculine, classiquea chemise / tamise féminine, classiqueb Abandon / guéridon masculine, classiquea tentures / peintures féminine, classiqueb endormis / amis masculine, classiquea crêpe / guêpe féminine, classiqueb amour / Pompadour masculine, classiquea s’entr’ouvre / couvre féminine, classiqueb enrubanné / veiné masculine, classiquea paillettes / pommettes féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea approche / reproche féminine, classiqueb charmant / douloureusement masculine, classiquea m’emporte / morte féminine, classiqueb marqué / masqué masculine, classiquea jalouse / l’Andalouse féminine, classiqueb Murillo / tableau masculine, classiquea poétique / exotique féminine, classiqueb para / Camara masculine, classiquea orangées / frangées féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea d’écarlate / éclate féminine, classiqueb argenté / été masculine, classiquea d’Espagne / compagne féminine, classiqueb célébra / l’Alhambra masculine, classiquea robuste / buste féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquea s’ennuie / appuie féminine, classiqueb genoux / bijoux masculine, classiquea sensuelle / cruelle féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea touchante / méchante féminine, classiqueb vertigineux / haineux masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb Cupidon / pardon masculine, classiquea moire / mémoire féminine, classiqueb traits / portraits masculine, classiquea double / trouble féminine, classiqueb effacé / passé masculine, classiquea rose / pose féminine, classiqueb coloria / Devéria masculine, classiquea chauve / fauve féminine, classiqueb crins / reins masculine, classiquea opiniâtre / théâtre féminine, classiqueb encor / cor masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb dormants / épouvantements masculine, classiquea bougies / élargies féminine, classiqueb flambeaux / tombeaux masculine, classiquea porte / apporte féminine, classiqueb clé / peuplé masculine, classiquea muraille / s’éraille féminine, classiqueb jaunis / vernis masculine, classiquea illuminée / cheminée féminine, classiqueb doigts / bois masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquea colorent / déplorent féminine, classiqueb connus / venus masculine, classiquea trente / d’Otrante féminine, classiqueb jadis / dix masculine, classiquea rousse / retrousse féminine, classiqueb roc / croc masculine, classiquea secrète / cigarette féminine, classiqueb manteau / papelito masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb réalisés / brisés masculine, classiquea drame / trame féminine, classiqueb patron / Calderon masculine, classiquea scandalise / Cidalise féminine, classiqueb lost / Faust masculine, classiquea fenêtre / transparaître féminine, équivalenteb arrêtés / diaphanéités masculine, classiquea consumées / fumées féminine, classiqueb feu / adieu masculine, classiquea décembre / chambre féminine, classiqueb sablier / d’oublier masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

232 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Émaux et Camées, G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, 1895· numérisation Project Gutenberg· Sources