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un seul est le mot juste.

España, 1845· España

Deux tableaux singuliers de Valdès Léal

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 136 vers

Après l’autel sculpté,‖ le Moïse célèbre,Et le saint Jean de Dieu‖ sous sa charge funèbre,A Séville on fait voir,‖ dans le grand hôpital,Deux tableaux singuliers‖ de Juan Valdès Léal.

Ce Valdès possédait,‖ Young de la peinture,Les secrets de la mort‖ et de la sépulture,Comme le Titien‖ les splendides couleurs,Il aimait les tons verts,‖ les blafardes pâleurs,Le sang de la blessure‖ et le pus de la plaie,Les martyrs en lambeaux‖ étalés sur la claie,Les cadavres pourris,‖ et dans des plats d’argent,Parmi du sang caillé,‖ les têtes de saint Jean ;— Un vrai peintre espagnol,‖ catholique et féroce,Par la laideur terrible‖ et la souffrance atroce,Redoublant dans le cœur‖ de l’homme épouvantéL’angoisse de l’enfer‖ et de l’éternité.Le premier, — toile étrange‖ où manquent les figures. —N’est qu’un vaste fouillis‖ d’étoffes, de dorures,De vases, d’objets d’art,‖ de brocarts opulents,Miroités de lumière‖ et de rayons tremblants.Tous les trésors du monde‖ et toutes les richesses :Les coffres-forts des juifs,‖ les écrins des duchesses,Sur de beaux tapis turcs‖ de grandes fleurs brodés,Rompant leur ventre d’or,‖ semblent s’être vidés.Ce ne sont que ducats,‖ quadruples et cruzades,Un Pactole gonflé‖ débordant en cascades,Une mine livrant‖ aux regards éblouisSes diamants en fleur‖ dans l’ombre épanouis ;L’éventail pailleté‖ comme un papillon brille ;Sur la guitare encor‖ vibre une séguidille ;Et, parmi les flacons,‖ un coquet masque noirDe ses yeux de velours‖ semble rire au miroir ;Des bracelets rompus‖ les perles défiléesS’égrènent au hasard‖ avec les fleurs mêlées,Et l’on voit s’échapper‖ les billets et les versDes cassettes de laque‖ aux tiroirs entr’ouverts.

En prodiguant ainsi‖ les attributs de fête,Quelle noire antithèse‖ avais-tu dans la tête ?Quel sombre épouvantail‖ ton pinceau sépulcralVoulait-il évoquer,‖ pâle Valdès Léal ?

Pour te montrer si gai,‖ si clair, si coloriste,Il fallait, à coup sûr,‖ que tu fusses bien triste ;Car tu n’as pas pour but‖ de faire luire aux yeuxUn bouquet de palette,‖ un prisme radieux,Comme un Vénitien‖ qui, dans sa folle joie,Verse à flots le velours‖ et chiffonne la soie.

Tu voulais, au milieu‖ de ce luxe éperdu,Faire surgir plus morne‖ et plus inattenduLe convive importun,‖ l’affamé parasite,Dont nul amphitryon‖ n’élude la visite.En effet, — le voici,‖ l’œil cave et le front ras,Qui dans la fête arrive,‖ un cercueil sous le bras,Ricane affreusement‖ de sa bouche élargie,Et met, brusque éteignoir,‖ sa main sur la bougie.Les heureux, les puissants,‖ les sages et les fous,Ainsi la maigre main‖ doit nous éteindre tous !

Hélas ! depuis le temps‖ que le vieux monde dure,Nous la savons assez,‖ cette vérité dure,Sans nous montrer, Valdès,‖ ce cauchemar affreux,Ce masque au nez de trèfle,‖ aux grands orbites creux,Trous ouverts sur le vide,‖ et qui font voir dans l’ombreLes abîmes béants‖ de l’éternité sombre !

Un autre eût borné là‖ sa terrible leçonEt se fût contenté‖ de ce premier frisson,Mais Valdès te connaît,‖ bienheureuse Séville,De l’Espagne moresque‖ ô la plus belle fille !Toi, dont le petit pied‖ trempe au Guadalquivir,Et qui reçus du ciel‖ tout ce qui peut ravir :Les orangers vermeils‖ et les frais lauriers-roses,Le plaisir nonchalant,‖ l’oubli de toutes choses,L’amour et la beauté‖ sous un soleil de feu,Les plus riches présents‖ qu’à la terre ait faits Dieu !Il sait que, pour jeter‖ à ton âme distraiteLa morose pensée‖ et l’angoisse secrète,Pour faire dans ta joie‖ apparaître la mort,Il faut crier bien haut,‖ il faut frapper bien fort !Dans la seconde toile,‖ où d’une lampe avareTombe sinistrement‖ une lumière rare,Des cercueils tout ouverts‖ sont par file rangés,Avec leurs habitants‖ gravement allongés.D’abord, c’est un évêque‖ ayant encor sa mitre,Qui semble présider‖ le lugubre chapitre ;D’un geste machinal‖ il bénit vaguementTout le peuple livide‖ autour de lui dormant.Son front luit comme un os,‖ et, dans ses dures pinces,L’agonie a serré‖ son nez aux ailes minces ;Aux angles de sa bouche,‖ aux plis de son menton,Déjà la moisissure‖ a jeté son coton ;Le ver ourdit sa toile‖ au fond de ses yeux caves,Et, marquant leur chemin‖ par l’argent de leurs baves,Les hideux travailleurs‖ de la destructionFont sur ce maigre corps‖ leur plaie ou leur sillon ;Par ses gants décousus‖ entre la mouche noire,Et le gusano court‖ sur ses habits de moire.Tous ces affreux détails‖ sont peints complaisamment,Comme un portrait chéri‖ tracé par un amant,Et nul Italien‖ rêvant de sa madone,Dans l’outremer limpide‖ et dans l’air qui rayonne,Plus amoureusement‖ n’a caressé les traitsDe quelque Fornarine‖ aux célestes attraits.

Plus loin, c’est un bravache‖ à la moustache épaisse,Armé de pied en cap‖ en son étroite caisse.La putréfaction‖ qui lui gonfle les chairsAu bistre de son teint‖ a mêlé des tons verts ;Sa tête va rouler‖ comme une orange mûre,Car le ver a trouvé‖ le joint de son armure.Hélas ! fier capitan,‖ le maigre spadassinA sa botte secrète‖ et son coup assassin !Fût-on prévôt de salle‖ ou maître en fait d’escrime,Dans ce duel suprême‖ on est toujours victime.

Au dernier plan, couverts‖ de linceuls en lambeaux,Des morts de tout état,‖ jadis jeunes et beaux,Élégants cavaliers,‖ superbes courtisanes,Dont un jaune rayon‖ fait reluire les crânes,Cauchemars grimaçants,‖ monstrueuses laideurs,Du sinistre caveau‖ peuplent les profondeurs.Jamais ce lourd sommeil,‖ plein de rêves étranges,Qui fait voir aux dormeurs‖ les démons ou les anges ;Cette attitude morne‖ et cet abattementDu pécheur sans espoir‖ qui pense au jugement ;Cet ennui de la mort‖ qui regrette la vie,Le soleil, le ciel bleu,‖ la lumière ravie,N’ont été mieux rendus‖ qu’en ce dernier tableau,Qui fait Valdès Réal‖ rival de Murillo.Pour que l’allégorie‖ aux yeux n’offre aucun doute,Perçant dans un éclair‖ les ombres de la voûte,La main de l’inconnu,‖ la main que BalthazarVit écrire à son mur‖ des mots compris trop tard,Apparaît soutenant‖ des balances égales :Un des plateaux chargé‖ de tiares papales,De couronnes de rois,‖ de sceptres, d’écussons ;L’autre, de vils rebuts,‖ d’ordure et de tessons.Tout a le même poids‖ aux balances suprêmes.Voilà donc votre sens,‖ mystérieux emblèmes !Et vous nous promettez,‖ pour consolation,La triste égalité‖ de la corruption !

Séville, 184..

Versification

Forme
Distiques
Rimes
68((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiques
Mots à la rime
a célèbre / funèbre féminine, classiqueb hôpital / Léal masculine, classiquea peinture / sépulture féminine, classiqueb couleurs / pâleurs masculine, classiquea plaie / claie féminine, classiqueb d’argent / Jean masculine, non classiquea féroce / atroce féminine, classiqueb épouvanté / l’éternité masculine, classiquea figures / dorures féminine, classiqueb opulents / tremblants masculine, classiquea richesses / duchesses féminine, classiqueb brodés / vidés masculine, classiquea cruzades / cascades féminine, classiqueb éblouis / épanouis masculine, classiquea brille / séguidille féminine, classiqueb noir / miroir masculine, classiquea défilées / mêlées féminine, classiqueb vers / entr’ouverts masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb sépulcral / Léal masculine, classiquea coloriste / triste féminine, classiqueb yeux / radieux masculine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb éperdu / inattendu masculine, classiquea parasite / visite féminine, classiqueb ras / bras masculine, classiquea élargie / bougie féminine, classiqueb fous / tous masculine, classiquea dure féminine, classiqueb affreux / creux masculine, classiquea l’ombre / sombre féminine, classiqueb leçon / frisson masculine, classiquea Séville / fille féminine, classiqueb Guadalquivir / ravir masculine, classiquea lauriers-roses / choses féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea distraite / secrète féminine, classiqueb mort / fort masculine, classiquea avare / rare féminine, classiqueb rangés / allongés masculine, classiquea mitre / chapitre féminine, classiqueb vaguement / dormant masculine, classiquea pinces / minces féminine, classiqueb menton / coton masculine, classiquea caves / baves féminine, classiqueb destruction / sillon masculine, classiquea noire / moire féminine, classiqueb complaisamment / amant masculine, classiquea madone / rayonne féminine, classiqueb traits / attraits masculine, classiquea épaisse / caisse féminine, classiqueb chairs / verts masculine, classiquea mûre / armure féminine, classiqueb spadassin / assassin masculine, classiquea d’escrime / victime féminine, classiqueb lambeaux / beaux masculine, classiquea courtisanes / crânes féminine, classiqueb laideurs / profondeurs masculine, classiquea étranges / anges féminine, classiqueb abattement / jugement masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb tableau / Murillo masculine, classiquea doute / voûte féminine, classiqueb Balthazar / tard masculine, non classiquea égales / papales féminine, classiqueb d’écussons / tessons masculine, classiquea suprêmes / emblèmes féminine, classiqueb consolation / corruption masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Second, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1890· numérisation Project Gutenberg· Sources