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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

Après le bal

Théophile Gautier· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

Adieu, puisqu’il le faut ;‖ adieu, belle nuit blanche,Nuit d’argent, plus sereine‖ et plus douce qu’un jour !Ton page noir est là,‖ qui, le poing sur la hanche,Tient ton cheval en bride‖ et t’attend dans la cour.

Aurora, dans le ciel‖ que brunissaient tes voiles,Entr’ouvre ses rideaux‖ avec ses doigts rosés ;O nuit, sous ton manteau‖ tout parsemé d’étoiles,Cache tes bras de nacre‖ au vent froid exposés.

Le bal s’en va finir.‖ Renouez, heures brunes,Sur vos fronts parfumés‖ vos longs cheveux de jais,N’entendez-vous pas l’aube‖ aux rumeurs importunes,Qui halète à la porte‖ et souffle son air frais.

Le bal est enterré.‖ Cavaliers et danseuses,Sur la tombe du bal,‖ jetez à pleines mainsVos colliers défilés,‖ vos parures soyeuses,Vos dahlias flétris‖ et vos pâles jasmins.

Maintenant c’est le jour.‖ La veille après le rêve ;La prose après les vers :‖ c’est le vide et l’ennui ;C’est une bulle encor‖ qui dans les mains nous crève,C’est le plus triste jour‖ de tous ; c’est aujourd’hui.

O Temps ! que nous voulons‖ tuer et qui nous tues,Vieux porte-faux, pourquoi‖ vas-tu traînant le pied,D’un pas lourd et boiteux,‖ comme vont les tortues,Quand sur nos fronts blêmis‖ le spleen anglais s’assied.

Et lorsque le bonheur‖ nous chante sa fanfare,Vieillard malicieux,‖ dis-moi, pourquoi cours-tuComme devant les chiens‖ court un cerf qui s’effare,Comme un cheval que fouille‖ un éperon pointu ?

Hier, j’étais heureux.‖ J’étais. Mot doux et triste !Le bonheur est l’éclair‖ qui fuit sans revenir.Hélas ! et pour ne pas‖ oublier qu’il existe,Il le faut embaumer‖ avec le souvenir.

J’étais. Je ne suis plus.‖ Toute la vie humaineRésumée en deux mots,‖ de l’onde et puis du vent.Mon Dieu ! n’est-il donc pas‖ de chemin qui ramèneAu bonheur d’autrefois‖ regretté si souvent.

Derrière nous le sol‖ se crevasse et s’effondre.Nul ne peut retourner.‖ Comme un maigre troupeauQue l’on mène au boucher,‖ ne pouvant plus le tondre,La vieille Mob nous pousse‖ à grand train au tombeau.

Certe, en mes jeunes ans,‖ plus d’un bal doit éclore,Plein d’or et de flambeaux,‖ de parfums et de bruit,Et mon cœur effeuillé‖ peut refleurir encore ;Mais ce ne sera pas‖ mon bal de l’autre nuit.

Car j’étais avec toi.‖ Tous deux seuls dans la foule,Nous faisant dans notre âme‖ une chaste Oasis,Et, comme deux enfants‖ au bord d’une eau qui coule,Voyant onder le bal,‖ l’un contre l’autre assis.

Je ne pouvais savoir,‖ sous le satin du masque,De quelle passion‖ ta figure vivait,Et ma pensée, au vol‖ amoureux et fantasque,Réalisait, en toi,‖ tout ce qu’elle rêvait.

Je nuançais ton front‖ des pâleurs de l’agate,Je posais sur ta bouche‖ un sourire charmant,Et sur ta joue en fleur,‖ la pourpre délicateQu’en s’envolant au ciel‖ laisse un baiser d’amant.

Et peut-être qu’au fond‖ de ta noire prunelle,Une larme brillait‖ au lieu d’éclair joyeux,Et, comme sous la terre‖ une onde qui ruisselle,S’écoulait sous le masque‖ invisible à mes yeux.

Peut-être que l’ennui‖ tordait ta lèvre aride,Et que chaque baiser‖ avait mis sur ta peau,Au lieu de marque rose,‖ une tache livideComme on en voit aux corps‖ qui sont dans le tombeau.

Car si la face humaine‖ est difficile à lire,Si déjà le front nu‖ ment à la passion,Qu’est-ce donc, quand le masque‖ est double ? Comment direSi vraiment la pensée‖ est sœur de l’action ?

Et cependant, malgré‖ cette pensée amère,Tu m’as laissé, cher bal,‖ un souvenir charmant ;Jamais rêve d’été,‖ jamais blonde chimère,Ne m’ont entre leurs bras‖ bercé plus mollement.

Je crois entendre encor‖ tes rumeurs étouffées,Et voir devant mes yeux,‖ sous ta blanche lueur,Comme au sortir du bain,‖ les péris et les fées,Luire des seins d’argent‖ et des cols en sueur.

Et je sens sur ma bouche‖ une amoureuse haleine,Passer et repasser‖ comme une aile d’oiseau,Plus suave en odeur‖ que n’est la marjolaineOu le muguet des bois,‖ au temps du renouveau.

O nuit ! aimable nuit !‖ sœur de Luna la blonde,Je ne veux plus servir‖ qu’une déesse au ciel,Endormeuse des maux‖ et des soucis du monde,J’apporte à ta chapelle‖ un pavot et du miel.

Nuit, mère des festins,‖ mère de l’allégresse,Toi qui prêtes le pan‖ de ton voile à l’amour,Fais-moi, sous ton manteau,‖ voir encor ma maîtresse,Et je brise l’autel‖ d’Apollo, dieu du jour.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a blanche / hanche féminine, classiqueb jour / cour masculine, classiquea voiles / d’étoiles féminine, classiqueb rosés / exposés masculine, classiquea brunes / importunes féminine, classiqueb jais / frais masculine, classiquea danseuses / soyeuses féminine, classiqueb mains / jasmins masculine, classiquea rêve / crève féminine, classiqueb l’ennui / aujourd’hui masculine, classiquea tues / tortues féminine, classiqueb pied / s’assied masculine, classiquea fanfare / s’effare féminine, classiqueb cours-tu / pointu masculine, classiquea triste / existe féminine, classiqueb revenir / souvenir masculine, classiquea humaine / ramène féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquea s’effondre / tondre féminine, classiqueb troupeau / tombeau masculine, classiquea éclore / encore féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea foule / coule féminine, classiqueb Oasis / assis masculine, classiquea masque / fantasque féminine, classiqueb vivait / rêvait masculine, classiquea l’agate / délicate féminine, classiqueb charmant / d’amant masculine, classiquea prunelle / ruisselle féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea aride / livide féminine, classiqueb peau / tombeau masculine, classiquea lire / dire féminine, classiqueb passion / l’action masculine, classiquea amère / chimère féminine, classiqueb charmant / mollement masculine, classiquea étouffées / fées féminine, classiqueb lueur / sueur masculine, classiquea haleine / marjolaine féminine, classiqueb d’oiseau / renouveau masculine, classiquea blonde / monde féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea l’allégresse / maîtresse féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources