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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

La diva

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 110 vers

On donnait à Favart‖ Mosé. Tamburini,Le basso cantante,‖ le ténor Rubini,Devaient jouer tous deux‖ dans la pièce ; et la salleQuand on l’eût élargie‖ et faite colossale,Grande comme Saint-Charle‖ ou comme la Scala,N’aurait pu contenir‖ son public ce soir-là.Moi, plus heureux que tous,‖ j’avais tout à connaître,Et la voix des chanteurs‖ et l’ouvrage du maître.Aimant peu l’opéra,‖ c’est hasard si j’y vais,Et je n’avais pas vu‖ le Moïse français ;Car notre idiome, à nous,‖ rauque et sans prosodie,Fausse toute musique ;‖ et la note hardie,Contre quelque mot dur‖ se heurtant dans son vol,Brise ses ailes d’or‖ et tombe sur le sol.J’étais là, les deux bras‖ en croix sur la poitrine,Pour contenir mon cœur‖ plein d’extase divine ;Mes artères chantant‖ avec un sourd frisson,Mon oreille tendue‖ et buvant chaque son,Attentif, comme au bruit‖ de la grêle fanfare,Un cheval ombrageux‖ qui palpite et s’effare ;Toutes les voix criaient,‖ toutes les mains frappaient,A force d’applaudir‖ les gants blancs se rompaient ;Et la toile tomba.‖ C’était le premier acte.Alors je regardai ;‖ plus nette et plus exacte,A travers le lorgnon‖ dans mes yeux moins distraits,Chaque tête à son tour‖ passait avec ses traits.Certes, sous l’éventail‖ et la grille dorée,Roulant, dans leurs doigts blancs‖ la cassolette ambrée,Au reflet des joyaux,‖ au feu des diamants,Avec leurs colliers d’or‖ et tous leurs ornements,J’en vis plus d’une belle‖ et méritant éloge,Du moins je le croyais,‖ quand au fond d’une logeJ’aperçus une femme.‖ Il me sembla d’abord,La loge lui formant‖ un cadre de son bord,Que c’était un tableau‖ de Titien ou Giorgione,Moins la fumée antique‖ et moins le vernis jaune,Car elle se tenait‖ dans l’immobilité,Regardant devant elle‖ avec simplicité,La bouche épanouie‖ en un demi-sourire,Et comme un livre ouvert‖ son front se laissant lire ;Sa coiffure était basse,‖ et ses cheveux moirésDescendaient vers sa tempe‖ en deux flots séparés.Ni plumes, ni rubans,‖ ni gaze, ni dentelle ;Pour parure et bijoux,‖ sa grâce naturelle ;Pas d’oeillade hautaine‖ ou de grand air vainqueur,Rien que le repos d’âme‖ et la bonté de cœur.Au bout de quelque temps,‖ la belle créature,Se lassant d’être ainsi,‖ prit une autre posture :Le col un peu penché,‖ le menton sur la main,De façon à montrer‖ son beau profil romain,Son épaule et son dos‖ aux tons chauds et vivacesOù l’ombre avec le clair‖ flottaient par larges masses.Tout perdait son éclat,‖ tout tombait à côtéDe cette virginale‖ et sereine beauté ;Mon âme tout entière‖ à cet aspect magique,Ne se souvenait plus‖ d’écouter la musique,Tant cette morbidezze‖ et ce laisser-allerÉtait chose charmante‖ et douce à contempler,Tant l’œil se reposait‖ avec mélancolieSur ce pâle jasmin‖ transplanté d’Italie.Moins épris des beaux sons‖ qu’épris des beaux contoursMême au parlar Spiegar,‖ je regardai toujours ;J’admirais à part moi‖ la gracieuse ligneDu col se repliant‖ comme le col d’un cygne,L’ovale de la tête‖ et la forme du front,La main pure et correcte,‖ avec le beau bras rond ;Et je compris pourquoi,‖ s’exilant de la France,Ingres fit si longtemps‖ ses amours de Florence.Jusqu’à ce jour j’avais‖ en vain cherché le beau ;Ces formes sans puissance‖ et cette fade peauSous laquelle le sang‖ ne court, que par la fièvreEt que jamais soleil‖ ne mordit de sa lèvre ;Ce dessin lâche et mou,‖ ce coloris blafardM’avaient fait blasphémer‖ la sainteté de l’art.J’avais dit : l’art est faux,‖ les rois de la peintureD’un habit idéal‖ revêtent la nature.Ces tons harmonieux,‖ ces beaux linéaments,N’ont jamais existé‖ qu’aux cerveaux des amants,J’avais dit, n’ayant vu‖ que la laideur française,Raphaël a menti‖ comme Paul Véronèse !Vous n’avez pas menti,‖ non, maîtres ; voilà bienLe marbre grec doré‖ par l’ambre italienL’œil de flamme, le teint‖ passionnément pâle,Blond comme le soleil,‖ sous son voile de hâle,Dans la mate blancheur,‖ les noirs sourcils marqués,Le nez sévère et droit,‖ la bouche aux coins arqués,Les ailes de cheveux‖ s’abattant sur les tempes ;Et tous les nobles traits‖ de vos saintes estampes,Non, vous n’avez pas fait‖ un rêve de beauté,C’est la vie elle-même‖ et la réalité.Votre Madone est là ;‖ dans sa loge elle pose,Près d’elle vainement‖ l’on bourdonne et l’on cause ;Elle reste immobile‖ et sous le même jour,Gardant comme un trésor‖ l’harmonieux contour.Artistes souverains,‖ en copistes fidèles,Vous avez reproduit‖ vos superbes modèles !Pourquoi découragé‖ par vos divins tableaux,Ai-je, enfant paresseux,‖ jeté là mes pinceaux,Et pris pour vous fixer‖ le crayon du poëte,Beaux rêves, obsesseurs‖ de mon âme inquiète,Doux fantômes bercés‖ dans les bras du désir,Formes que la parole‖ en vain cherche à saisir !Pourquoi lassé trop tôt‖ dans une heure de doute,Peinture bien-aimée,‖ ai-je quitté ta route !Que peuvent tous nos vers‖ pour rendre la beauté,Que peuvent de vains mots‖ sans dessin arrêté,Et l’épithète creuse‖ et la rime incolore.Ah ! combien je regrette‖ et comme je déploreDe ne plus être peintre,‖ en te voyant ainsiA Mosé, dans ta loge,‖ ô Julia Grisi !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
55((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a Tamburini / Rubini masculine, classiqueb salle / colossale féminine, classiquea Scala / soir-là masculine, classiqueb connaître / maître féminine, classiquea vais / français masculine, classiqueb prosodie / hardie féminine, classiquea vol / sol masculine, classiqueb poitrine / divine féminine, classiquea frisson / son masculine, classiqueb fanfare / s’effare féminine, classiquea frappaient / rompaient masculine, classiqueb acte / exacte féminine, classiquea distraits / traits masculine, classiqueb dorée / ambrée féminine, classiquea diamants / ornements masculine, classiqueb éloge / loge féminine, classiquea d’abord / bord masculine, classiqueb Giorgione / jaune féminine, classiquea l’immobilité / simplicité masculine, équivalenteb demi-sourire / lire féminine, classiquea moirés / séparés masculine, classiqueb dentelle / naturelle féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb créature / posture féminine, classiquea main / romain masculine, classiqueb vivaces / masses féminine, classiquea côté / beauté masculine, classiqueb magique / musique féminine, classiquea laisser-aller / contempler masculine, classiqueb mélancolie / d’Italie féminine, classiquea contours / toujours masculine, classiqueb ligne / cygne féminine, classiquea front / rond masculine, classiqueb France / Florence féminine, classiquea beau / peau masculine, classiqueb fièvre / lèvre féminine, classiquea blafard / l’art masculine, classiqueb peinture / nature féminine, classiquea linéaments / amants masculine, classiqueb française / Véronèse féminine, classiquea bien / italien masculine, classiqueb pâle / hâle féminine, classiquea marqués / arqués masculine, classiqueb tempes / estampes féminine, classiquea beauté / réalité masculine, classiqueb pose / cause féminine, classiquea jour / contour masculine, classiqueb fidèles / modèles féminine, classiquea tableaux / pinceaux masculine, classiqueb poëte / inquiète féminine, classiquea désir / saisir masculine, classiqueb doute / route féminine, classiquea beauté / arrêté masculine, classiqueb incolore / déplore féminine, classiquea ainsi / Grisi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources