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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

Élégie

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 116 vers

J’ai fait une remarque‖ hier en te quittant.Sans doute j’ai mal vu ;‖ mais quand on aime tant,On a peur ; on se fait,‖ avec la moindre chose,Un sujet de tourments.‖ On veut savoir la causeDe chaque effet. Un mot,‖ un geste, une ombre, un rien,La plus folle chimère,‖ un souvenir ancienQui dormait dans un coin‖ du cœur et qui s’éveille,Tout vous effraie. On dit‖ qu’infortune pareille,Ne s’est pas encor vue‖ et que l’on en mourra ;L’on n’en meurt pas ; demain‖ peut-être on en rira.Vous veniez pour vous plaindre ;‖ un baiser, un sourire,Et vous ne savez plus‖ ce que vous veniez dire.Quand tu liras ces vers,‖ sans doute tu dirasQue mon idée est folle‖ et tu m’embrasseras,Et puis, j’oublierai tout,‖ excepté que je t’aimeEt que je t’aimerai‖ toujours. Fais-en de même.Or, voici ma remarque.‖ Il m’a semblé cela.Je voudrais oublier‖ toutes ces choses-là.Mais je ne puis. Hier‖ tu paraissais distraite,Et ce n’est pas ainsi,‖ certes, que JulietteLaisse aller Roméo‖ qui part. En ce momentOù mon âme pamée‖ à chaque embrassement,S’élançait sur ta bouche‖ au-devant de ton âme,Où ma prunelle en pleurs‖ baignait ma joue en flamme,Où mon cœur éperdu,‖ sur ton cœur qu’il cherchait,Vibrait comme une lyre‖ au toucher de l’archet,Où mes deux bras noués,‖ comme ceux d’un avareQui tient son or et craint‖ qu’un larron s’en empare,Te tenaient enfermée‖ et t’enchaînaient à moi.Toi, tu ne disais rien ;‖ tu n’écoutais pas, toi ;Mes baisers s’éteignaient‖ sur ta lèvre glacée ;Je ne te sentais pas‖ sentir ; ta main presséeN’entendait pas la mienne‖ et ne répondait rien.J’étais là, devant toi,‖ comme un musicien,Tourmentant le clavier‖ d’un clavecin sans cordes.O mon âme ! pourquoi‖ faut-il, quand tu débordes,Comme un lis rempli d’eau‖ que le vent fait pencher,Que l’âme où tout en pleurs‖ tu voudrais t’épancher,Se ferme et te repousse‖ et te laisse répandreTes plus divins parfums‖ sans en vouloir rien prendre ?J’ai cherché vainement‖ pourquoi cette froideur,Après tant de baisers‖ vivants et pleins d’ardeur,Après tant de serments‖ et de douces paroles,Tant de soupirs d’ivresse‖ et de caresses folles ;Je n’ai rien pu trouver‖ autre chose, sinonQu’on était fou d’avoir‖ au fond du cœur un nomQue l’on ne dira pas,‖ et que c’était chimèreD’aimer une autre femme‖ au monde que sa mère.Rousseau dit quelque part :‖ — Regardez votre amantAu sortir de vos bras.‖ Il a raison vraiment.Lorsque, le désir mort,‖ naît la mélancolie,Que l’amour satisfait‖ se recueille et s’oublie,Comme au sein de sa mère‖ un enfant qui s’endort ;Que l’ennui vient d’entrer‖ et que le plaisir sort,Le moment est venu‖ de regarder en faceL’amant qu’on s’est choisi.‖ Quoi qu’il dise ou qu’il fasse,Vous lirez sur son front‖ son amour tel qu’il est.Le mot sans doute est beau,‖ mais ce qui m’en déplaît,C’est qu’il s’adresse à l’homme‖ et non pas à la femme.Quand le corps assouvi‖ laisse en paix régner l’âme,Qu’on s’écoute penser‖ et qu’on entend son cœur,Et que dans la maîtresse‖ on embrasse la sœur,La première lassée‖ est la femme. La honteD’avoir été vaincue,‖ au fond d’elle surmonteLe bonheur d’être aimée ;‖ elle hait son amant,Comme on hait un vainqueur,‖ et, certe, en ce momentLes choses sont ainsi ;‖ s’il est quelqu’un au mondeQu’elle haïsse bien‖ et de haine profonde,C’est lui, car c’est son maître‖ et son seigneur ; il peutDivulguer tout ; il peut‖ la perdre s’il le veut ;Il ne le voudra pas,‖ mais il le peut. La crainteA remplacé l’amour ;‖ une froide contrainteSuccède aux beaux élans‖ de folle liberté.Adieu l’enivrement,‖ le rire et la gaîté.La femme se repent‖ et l’homme se repose,Il a touché son but,‖ il a gagné sa cause ;C’est le triomphateur,‖ le vainqueur, le César,Qui, la couronne au front,‖ au devant de son char,Malgré tout son amour,‖ s’il peut la prendre vive,Traînera sans pitié‖ Cléopâtre captive.Aspic, dresse ton col‖ tout gonflé de venin !Sors du panier de fleurs,‖ siffle et mord ce beau sein.César attend dehors !‖ il lui faut Cléopâtre,Pour suivre le triomphe‖ et paraître au théâtre.Il faut que sur leurs bancs‖ les chevaliers romainsDisent : — Heureux César !‖ et lui battent des mains.La femme sait cela‖ que de reine et maîtresse,Elle devient esclave‖ et que son pouvoir cesse ;Mais le sceptre qu’hier,‖ dans l’oubli du plaisir,Elle a laissé tomber,‖ aujourd’hui le désirLe lui remet en main‖ et la fait souveraine.Il faut que son amant‖ à ses genoux se traîneEt lui baise les pieds‖ et demande pardon.Mais elle maintenant,‖ froide et sans abandon,Avec un double fil‖ nouant son nouveau masque,Ainsi qu’un chevalier‖ à l’abri sous son casque,Guette à couvert l’instant‖ où, faible et désarmé,Se livre à son poignard‖ l’amant qu’on croit aimé.Mon ange, n’est-ce pas‖ qu’une telle penséeN’eût pas dû me venir‖ et doit être chassée,Et que je suis bien fou‖ de douter d’un amourDont personne ne doute,‖ et prouvé chaque jour.J’ai tort ; mais que veux-tu ?‖ ces angoisses si vives,Ces haines, ces retours‖ et ces alternatives,Ces désespoirs mortels‖ suivis d’espoirs charmants,C’est l’amour, c’est ainsi‖ que vivent les amants.Cette existence-là‖ c’est la mienne, la nôtre ;Telle qu’elle est, pourtant,‖ je n’en voudrais pas d’autre.On est bien malheureux,‖ mais pour un tel malheurLes heureux volontiers‖ changeraient leur bonheur.Aimer ! ce mot-là seul‖ contient toute la vie.Près de l’amour, que sont‖ les choses qu’on envie ?Trésors, sceptres, lauriers,‖ qu’est tout cela, mon Dieu !Comme la gloire est creuse‖ et vous contente peu !L’amour seul peut combler‖ les profondeurs de l’âme,Et toute ambition‖ meurt aux bras d’une femme !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
58((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a quittant / tant masculine, classiqueb chose / cause féminine, classiquea rien / ancien masculine, classiqueb s’éveille / pareille féminine, classiquea mourra / rira masculine, classiqueb sourire / dire féminine, classiquea diras / m’embrasseras masculine, classiqueb t’aime / même féminine, classiquea cela / choses-là masculine, classiqueb distraite / Juliette féminine, classiquea moment / embrassement masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea cherchait / l’archet masculine, classiqueb avare / empare féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb glacée / pressée féminine, classiquea rien / musicien masculine, classiqueb cordes / débordes féminine, classiquea pencher / t’épancher masculine, classiqueb répandre / prendre féminine, classiquea froideur / d’ardeur masculine, classiqueb paroles / folles féminine, classiquea sinon / nom masculine, classiqueb chimère / mère féminine, classiquea amant / vraiment masculine, classiqueb mélancolie / s’oublie féminine, classiquea s’endort / sort masculine, classiqueb face / fasse féminine, classiquea est / déplaît masculine, classiqueb femme / l’âme féminine, classiquea cœur / sœur masculine, classiqueb honte / surmonte féminine, classiquea amant / moment masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea peut / veut masculine, classiqueb crainte / contrainte féminine, classiquea liberté / gaîté masculine, classiqueb repose / cause féminine, classiquea César / char masculine, classiqueb vive / captive féminine, classiquea venin / sein masculine, classiqueb Cléopâtre / théâtre féminine, classiquea romains / mains masculine, classiqueb maîtresse / cesse féminine, classiquea plaisir / désir masculine, classiqueb souveraine / traîne féminine, classiquea pardon / abandon masculine, classiqueb masque / casque féminine, classiquea désarmé / aimé masculine, classiqueb pensée / chassée féminine, classiquea amour / jour masculine, classiqueb vives / alternatives féminine, classiquea charmants / amants masculine, classiqueb nôtre / d’autre féminine, classiquea malheur / bonheur masculine, classiqueb vie / envie féminine, classiquea Dieu / peu masculine, classiqueb l’âme / femme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources