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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie de la mort, 1838

Le Thermodon

Théophile Gautier· sizains, alexandrins et octosyllabes, 164 vers

I

J’ai, dans mon cabinet,‖ une bataille énormeQui s’agite et se tord‖ comme un serpent difforme,Et dont l’étrange aspect‖ arrête l’œil surpris ;On dirait qu’on entend,‖ avec un sourd murmure,La gravure sonner‖ comme une vieille armure,Et le papier muet‖ semble jeter des cris.

Un pont, par où se rue‖ une foule en démence,Arc-en-ciel de carnage,‖ ouvre sa courbe immense,Et, d’un cadre de pierre,‖ entoure le tableau ;A travers l’arche, on voit‖ une ville enflammée,D’où montent, en tournant,‖ de longs flots de fumée,Dont le rouge reflet‖ brille et tremble sur l’eau.

Une barque, pareille‖ à la barque des ombres,Glisse sinistrement‖ au dos des vagues sombres,Portant, triste fardeau,‖ des vaincus et des morts ;Une averse de sang‖ pleut des têtes coupées ;Des mains, par l’agonie,‖ éperdument crispées,Avec leurs doigts noueux‖ s’accrochent à ses bords.

Pour recevoir le corps,‖ mort ou vivant, qui tombe,Le grand fleuve a toujours‖ toute prête une tombe ;Il le berce un moment,‖ et puis il l’engloutit ;Les flots toujours béants,‖ de leurs gueules voraces,Dévorent cavaliers,‖ chevaux, casques, cuirasses,Tout ce que le combat‖ jette à leur appétit.

Ici c’est un cheval‖ qui s’effare et se cabre,Et se fait, dans sa chute,‖ une blessure au sabreQu’un mourant tient encor‖ dans son poing fracassé ;Plus loin, c’est un carquois‖ plein de flèches, qui verseSes dards en pluie aiguë,‖ et dont chaque trait perceUn cadavre déjà‖ de cent coups traversé.

C’est un rude combat !‖ chevelures, crinières,Panaches et cimiers,‖ enseignes et bannières,Au souffle des clairons‖ volent échevelés ;Les lances, ces épis‖ de la moisson sanglante,S’inclinent à leur vent‖ en tranche étincelante,Comme sous une pluie‖ on voit pencher des blés.

Les glaives dentelés‖ font d’affreuses morsures ;Le poignard altéré,‖ plongeant dans les blessures,Comme dans une coupe,‖ y boit à flots le sang ;Et les épieux, rompant‖ les armes les plus fortes,Pour le ciel ou l’enfer,‖ ouvrent de larges portesAux âmes qui des corps‖ sortent en rugissant.

Quelle férocité‖ de dessin et de touche,Quelle sauvagerie‖ et quelle ardeur farouche !Qui signa ce poëme‖ étrange et véhément ?C’est toi, maître suprême,‖ à la main turbulente,Peintre au non rouge, roi‖ de la couleur brûlante,Divin Néerlandais,‖ Michel-Ange flamand !

C’est toi, Rubens, c’est toi,‖ dont la rage sublime,Pencha cette bataille‖ au bord de cet abîme,Qui joignis ses deux bouts‖ comme un bracelet d’or,Et lui mis pour camée‖ un beau groupe de femmes,Si blanches, que le fleuve‖ aux triomphantes lames,S’apaise et n’ose pas‖ les submerger encor !

II

Car ce sont, ô pitié !‖ des femmes, des guerrièresQue la mêlée étreint‖ de ses mains meurtrières.Sous l’armure une gorge bat ;Les écailles d’airain‖ couvrent des seins d’ivoire,Où, nourrisson cruel,‖ la mort pâle vient boireLe lait empourpré du combat.

Regardez ! regardez !‖ les chevelures blondesCoulent en ruisseaux d’or‖ se mêler sous les ondes,Aux cheveux glauques des roseaux.Voyez ces belles chairs,‖ plus pures que l’albâtre,Où, dans la blancheur mate,‖ une veine bleuâtreCircule en transparents réseaux.

Hélas ! sur tous ces corps‖ à la teinte nacrée,La mort a déjà mis‖ sa pâleur azurée ;Ils n’ont de rose que le sang.Leurs bras abandonnés‖ trempent, les mains ouvertes,Dans la vase du fleuve,‖ entre les algues vertes,Où l’eau les soulève en passant.

Le cheval de bataille‖ à la croupe tigrée,Secouant dans les cieux‖ sa crinière effarée,Les foule avec ses durs sabots.Et le lâche vainqueur,‖ dans sa rage brutale,Sur leur ventre appuyant‖ sa poudreuse sandale,Tire à lui leurs derniers lambeaux.

Bientôt, du haut des monts,‖ les vautours au col chauve,Les corbeaux vernissés,‖ les aigles à l’œil fauve ;L’orfraie au regard clandestin ;Les loups se balançant‖ sur leurs échines maigres,Les renards, les chakals,‖ accourront tout allègres,Prendre leur part au grand festin ;

Ce splendide banquet‖ réparera leurs jeûnes ;O misère ! ô douleur !‖ tous ces corps frais et jeunes,Ces beaux seins, d’un si pur contour,Faits pour les chauds baisers‖ d’une amoureuse bouche,Fouillés par le museau‖ de l’hyène farouche,Piqués par le bec du vautour !

Cessez de vains efforts,‖ ô braves amazones !A quoi vous sert d’avoir,‖ ainsi que des Bellones,Le casque grec empanaché,La cuirasse de fer,‖ de clous d’or étoilée,Si votre main trop faible,‖ au fort de la mêlée,Lâche votre glaive ébréché !

Votre armure faussée,‖ entre ces bras robustes,Comme un mince carton‖ s’aplatit sur ces bustes,Où le poil pousse en plein terrain ;Avec ces forts lutteurs,‖ les plus puissantes armes,O guerrières ! seraient‖ les appas et les charmesCachés sous vos corsets d’airain.

S’ils n’étaient repoussés‖ par les rudes écailles,Par les mailles d’acier‖ qui hérissent vos tailles,Les bras se suspendraient autour ;Si vous aviez voulu,‖ douce et modeste gloire,Vous auriez, sans combat,‖ remporté la victoire,Car la force cède à l’amour.

Penchez-vous sur le col‖ de vos promptes cavalesQui volent, de la brise‖ et de l’éclair rivales.Fuyez sans vous tourner pour voir,Et, ne vous arrêtez‖ qu’en des retraites sûres,Où se trouve un flot clair‖ pour laver vos blessuresEt du gazon pour vous asseoir !

III

C’est la nécessité !‖ c’est la règle fatale !Toujours l’esprit le cède‖ à la force brutale ;Et quand la passion,‖ aux beaux élans divins,Avec le positif‖ veut en venir aux mains,Ardente, et n’écoutant‖ que le feu qui l’anime,Engage le combat‖ sur le pont de l’abîme ;Elle ne peut tenir,‖ avec ses mains d’enfant,Contre ces grands chevaux‖ à forme d’éléphant,Cabrés et renversés‖ sur leurs énormes croupes,Contre ces forts guerriers‖ et ces robustes troupesAux bras durs et noueux‖ comme des chênes verts,Aux musculeux poitrails,‖ de buffle recouverts ;Toujours le pied lui manque,‖ et de flèches criblée,Elle tombe en hurlant‖ dans l’onde flagellée,Où son corps va trouver‖ les caïmans du fond.Cependant, les vainqueurs,‖ sur la crète du pont,Sans donner une plainte‖ aux victimes noyées,Passent, tambours battants,‖ enseignes déployées.Cette planche, gravée‖ en six cartons divers,Par Lucas Vostermann,‖ d’après Rubens, d’Anvers,Femmes, au cœur hautain,‖ pâles cariatides,Qui ployez à regret‖ des têtes moins timidesSous le fronton pesant‖ des devoirs et des lois,Et qui vous refusez‖ à porter votre croix,De votre destinée‖ est l’effrayant symboleEt je l’y vois écrite‖ en sombre parabole :Comme vous, autrefois,‖ folles de liberté,Des femmes au grand cœur,‖ à la mâle beauté,Se brûlèrent un sein,‖ et mirent à la placeLa Méduse sculptée‖ au cœur de la cuirasse ;Elles laissèrent là‖ l’aiguille et les fuseaux,La navette qui court‖ à travers les réseaux,Les travaux de la femme‖ et les soins du ménage,Pour la lance et l’épée,‖ instruments de carnage ;Négligeant la parure,‖ et n’ayant pour se voirQu’un bouclier d’airain,‖ fauve et louche miroir ;Au Thermodon, qu’enjambe‖ un pont d’une seule arche,Leur troupe rencontra‖ la grande armée en marche ;Ce fut un choc terrible,‖ et sur le pont, longtempsIncertaine marée,‖ on vit les combattants,Les chevelures d’or‖ où bien les têtes brunes,Femmes, soldats, suivant‖ leurs diverses fortunes,Pousser et repousser‖ leur flux et leur reflux,Et longtemps la victoire,‖ aux pieds irrésolus,Mesurant le terrain‖ et supputant les pertes,Erra d’un camp à l’autre‖ avec ses palmes vertes.De fatigue à la fin,‖ les bras frêles et blancsLaissèrent, tout meurtris,‖ choir leurs glaives sanglantsTrop faibles ouvriers‖ pour de si fortes âmes ;Et, dans l’eau, jusqu’au soir,‖ il plut des corps de femmes !

Versification

Forme
Sizains
Rimes
1{19(aabccb) 25((aa))}
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (144 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
9 sizains, 1 distique
Mots à la rime
a énorme / difforme féminine, classiqueb surpris / cris masculine, classiquec murmure / armure féminine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb tableau / l’eau masculine, classiquec enflammée / fumée féminine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb morts / bords masculine, classiquec coupées / crispées féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb l’engloutit / appétit masculine, classiquec voraces / cuirasses féminine, classiquea cabre / sabre féminine, classiqueb fracassé / traversé masculine, classiquec verse / perce féminine, classiquea crinières / bannières féminine, classiqueb échevelés / blés masculine, classiquec sanglante / étincelante féminine, classiquea morsures / blessures féminine, classiqueb sang / rugissant masculine, non classiquec fortes / portes féminine, classiquea touche / farouche féminine, classiqueb véhément / flamand masculine, classiquec turbulente / brûlante féminine, classiquea sublime / abîme féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquec femmes / lames féminine, classiquea guerrières / meurtrières féminine, classiqueb bat / combat masculine, classiquec d’ivoire / boire féminine, classiquea blondes / ondes féminine, classiqueb roseaux / réseaux masculine, classiquec l’albâtre / bleuâtre féminine, classiquea nacrée / azurée féminine, classiqueb sang / passant masculine, non classiquec ouvertes / vertes féminine, classiquea tigrée / effarée féminine, classiqueb sabots / lambeaux masculine, classiquec brutale / sandale féminine, classiquea chauve / fauve féminine, classiqueb clandestin / festin masculine, classiquec maigres / allègres féminine, classiquea jeûnes / jeunes féminine, classiqueb contour / vautour masculine, équivalentec bouche / farouche féminine, classiquea amazones / Bellones féminine, classiqueb empanaché / ébréché masculine, classiquec étoilée / mêlée féminine, équivalentea robustes / bustes féminine, classiqueb terrain / d’airain masculine, classiquec armes / charmes féminine, classiquea écailles / tailles féminine, classiqueb autour / l’amour masculine, classiquec gloire / victoire féminine, classiquea cavales / rivales féminine, classiqueb voir / asseoir masculine, classiquec sûres / blessures féminine, classiquea fatale / brutale féminine, classiqueb divins / mains masculine, classiquea l’anime / l’abîme féminine, classiqueb d’enfant / d’éléphant masculine, classiquea croupes / troupes féminine, classiqueb verts / recouverts masculine, classiquea criblée / flagellée féminine, classiqueb fond / pont masculine, classiquea noyées / déployées féminine, classiqueb divers / d’Anvers masculine, classiquea cariatides / timides féminine, classiqueb lois / croix masculine, classiquea symbole / parabole féminine, équivalenteb liberté / beauté masculine, classiquea place / cuirasse féminine, classiqueb fuseaux / réseaux masculine, classiquea ménage / carnage féminine, classiqueb voir / miroir masculine, classiquea arche / marche féminine, classiqueb longtemps / combattants masculine, classiquea brunes / fortunes féminine, classiqueb reflux / irrésolus masculine, classiquea pertes / vertes féminine, classiqueb blancs / sanglants masculine, classiquea âmes / femmes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources