La comédie de la mort, 1838
La chanson de mignon
Ange de poésie,‖ ô vierge blanche et blonde,Tu me veux donc quitter‖ et courir par le monde ;Toi, qui, voyant passer‖ du seuil de la maisonLes nuages du soir‖ sur le rouge horizon,Contente d’admirer‖ leurs beaux reflets de cuivre,Ne t’es jamais surprise‖ à les désirer suivre ;Toi, même au ciel d’été,‖ par le jour le plus bleu,Frileuse Cendrillon,‖ tapie au coin du feu,Quel grand désir te prend,‖ ô ma folle hirondelle !D’abandonner le nid‖ et de déployer l’aile.
Ah ! restons tous les deux‖ près du foyer assis,Restons, je te ferai,‖ petite, des récits,Des contes merveilleux,‖ à tenir ton oreilleOuverte avec ton œil‖ tout le temps de la veille.Le vent râle et se plaint‖ comme un agonisant ;Le dogue réveillé‖ hurle au bruit du passant ;Il fait froid : c’est l’hiver ;‖ la grêle à grand bruit fouetteLes carreaux palpitants ;‖ la rauque girouette,Comme un hibou criaille‖ au bord du toit pointu.Où veux-tu donc aller ?
O mon maître, sais-tu,La chanson que Mignon‖ chante à Wilhem dans Goëthe :« Ne la connais-tu pas‖ la terre du poëte,La terre du soleil‖ où le citron mûrit,Où l’orange aux tons d’or‖ dans les feuilles sourit ;C’est là, maître, c’est là‖ qu’il faut mourir et vivre,C’est là qu’il faut aller,‖ c’est là qu’il faut me suivre,
« Restons, enfant, restons :‖ ce beau ciel toujours bleu,Cette terre sans ombre‖ et ce soleil de feu,Brûleraient ta peau blanche‖ et ta chair diaphane.La pâle violette‖ au vent d’été se fane ;Il lui faut la rosée‖ et le gazon épais,L’ombre de quelque saule,‖ au bord d’un ruisseau frais.C’est une fleur du nord,‖ et telle est sa nature.Fille du nord comme elle,‖ ô frêle créature !Que ferais-tu là-bas‖ sur le sol étranger ?Ah ! la patrie est belle‖ et l’on perd à changer.Crois-moi, garde ton rêve.
« Italie ! Italie !Si riche et si dorée ;‖ oh ! comme ils t’ont salie !Les pieds des nations‖ ont battu tes chemins ;Leur contact a limé‖ tes vieux angles romains,Les faux dilettanti‖ s’érigeant en artistes,Les milords ennuyés‖ et les rimeurs touristes,Les petits lords Byrons‖ fondent de toutes partsSur ton cadavre à terre,‖ ô mère de Césars ;Ils s’en vont mesurant‖ la colonne et l’arcade ;L’un se pâme au rocher‖ et l’autre à la cascade :Ce sont, à chaque pas,‖ des admirations,Des yeux levés en l’air‖ et des contorsions :Au moindre bloc informe‖ et dévoré de mousse,Au moindre pan de mur‖ où le lentisque pousse,On pleure d’aise, on tombe‖ en des ravissementsA faire de pitié‖ rire les monuments.L’un avec son lorgnon‖ collant le nez aux fresques,Tâche de trouver beaux‖ tes damnés gigantesques,O pauvre Michel-Ange,‖ et cherche en son cahierPour savoir si c’est là‖ qu’il doit s’extasier ;L’autre, plus amateur‖ de ruines antiques,Ne rêve que frontons,‖ corniches et portiques,Baise chaque pavé‖ de la Via-Lata,Ne croit qu’en Jupiter‖ et jure par Vesta.De mots italiens‖ fardant leurs rimes blêmes,Ceux-ci vont arrangeant‖ leur voyage en poëmes,Et sur de grands tableaux‖ font de petits sonnets :Artistes et dandies,‖ roturiers, baronnets,Chacun te tire aux dents,‖ belle Italie antique,Afin de remporter‖ un pan de ta tunique !
« Restons, car au retour‖ on court risque souventDe ne retrouver plus‖ son vieux père vivant,Et votre chien vous mord‖ ne sachant plus connaîtreDans l’étranger bruni‖ celui qui fut son maître :Les cœurs qui vous étaient‖ ouverts se sont fermés,D’autres en ont la clef,‖ et dans vos mieux aimés,Il ne reste de vous‖ qu’un vain nom qui s’efface.Lorsque vous revenez‖ vous n’avez plus de place :Le monde où vous viviez‖ s’est arrangé sans vous,Et l’on a divisé‖ votre part entre tous.Vous êtes comme un mort‖ qu’on croit au cimetière,Et qui, rompant un soir‖ le linceul et la bière,Retourne à sa maison‖ croyant trouver encorSa femme tout en pleurs‖ et son coffre plein d’or ;Mais sa femme a déjà‖ comblé la place vide,Et son or est aux mains‖ d’un héritier avide ;Ses amis sont changés,‖ en sorte que le mortVoyant qu’il a mal fait‖ et qu’il est dans son tort,Ne demandera plus‖ qu’à rentrer sous la terrePour dormir sans réveil‖ dans son lit solitaire.C’est le monde. Le cœur‖ de l’homme est plein d’oubli :C’est une eau qui remue‖ et ne garde aucun pli.L’herbe pousse moins vite‖ aux pierres de la tombeQu’un autre amour dans l’âme,‖ et la larme qui tombe« Restons pour être aimés,‖ et pour qu’on se souvienneQue nous sommes au monde ;‖ il n’est amour qui tienneContre une longue absence :‖ oh ! malheur aux absents !Les absents sont des morts‖ et comme eux impuissants,Dès qu’aux yeux bien aimés‖ votre vue est ravie,Rien ne reste de vous‖ qui prouve votre vie ;Dès que l’on n’entend plus‖ le son de votre voix,Que l’on ne peut sentir‖ le toucher de vos doigts,Vous êtes mort ; vos traits‖ se troublent et s’effacentAu fond de la mémoire‖ et d’autres les remplacent.Pour qu’on lui soit fidèle‖ il faut que le ramierNe quitte pas le nid‖ et vive au colombier.Restons au colombier.‖ Après tout, notre FranceVaut bien ton Italie,‖ et, comme dans Florence,Rome, Naple ou Venise,‖ on peut trouver iciDe beaux palais à voir‖ et des tableaux aussi.Nous avons des donjons,‖ de vieilles cathédralesAussi haut que Saint-Pierre,‖ élevant leurs spirales ;Notre-Dame, tendant‖ ses deux grands bras en croix,Saint Severin, dardant‖ sa flèche entre les toits,Et la Sainte-Chapelle‖ aux minarets mauresques,Et Saint-Jacques, hurlant‖ sous ses monstres grotesques ;Nous avons de grands bois‖ et des oiseaux chanteurs,Des fleurs embaumant l’air‖ de divines senteurs,Des ruisseaux babillards‖ dans de belles prairies,Où l’on peut suivre en paix‖ ses chères rêveries ;Nous avons, nous aussi,‖ des fruits blonds comme miel,Des archipels d’argent‖ aux flots de notre ciel ;Et, ce qui ne se trouve‖ en aucun lieu du monde,Ce qui vaut mieux que tout,‖ ô belle vagabonde,Le foyer domestique,‖ ineffable en douceurs,Avec la mère au coin‖ et les petites sœurs,Et le chat familier‖ qui se joue et se roule,Et pour hâter le temps,‖ quand goutte à goutte il coule,Quelques anciens amis‖ causant de vers et d’art,Qui viennent de bonne heure‖ et ne s’en vont que tard. »
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 63((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiques
- Mots à la rime
- a blonde / monde féminine, classiqueb maison / horizon masculine, classiquea cuivre / suivre féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea hirondelle / l’aile féminine, classiqueb assis / récits masculine, classiquea oreille / veille féminine, classiqueb agonisant / passant masculine, classiquea fouette / girouette féminine, classiqueb pointu / aller / sais-tu masculine, classiquea Goëthe / poëte féminine, classiqueb mûrit / sourit masculine, classiquea vivre / suivre féminine, classiquea diaphane / fane féminine, classiqueb épais / frais masculine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb étranger / changer masculine, classiquea rêve / Italie / salie féminine, classiqueb chemins / romains masculine, classiquea artistes / touristes féminine, classiqueb parts / Césars masculine, classiquea l’arcade / cascade féminine, classiqueb admirations / contorsions masculine, classiquea mousse / pousse féminine, classiqueb ravissements / monuments masculine, classiquea fresques / gigantesques féminine, classiqueb cahier / s’extasier masculine, classiquea antiques / portiques féminine, classiqueb Via-Lata / Vesta masculine, classiquea blêmes / poëmes féminine, classiqueb sonnets / baronnets masculine, classiquea antique / tunique féminine, classiqueb souvent / vivant masculine, classiquea connaître / maître féminine, classiqueb fermés / aimés masculine, classiquea s’efface / place féminine, classiqueb vous / tous masculine, classiquea cimetière / bière féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb mort / tort masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb d’oubli / pli masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb souvienne / tienne féminine, classiquea absents / impuissants masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea voix / doigts masculine, classiqueb s’effacent / remplacent féminine, classiquea ramier / colombier masculine, classiqueb France / Florence féminine, classiquea ici / aussi masculine, classiqueb cathédrales / spirales féminine, classiquea croix / toits masculine, classiqueb mauresques / grotesques féminine, classiquea chanteurs / senteurs masculine, classiqueb prairies / rêveries féminine, classiquea miel / ciel masculine, classiqueb monde / vagabonde féminine, classiquea douceurs / sœurs masculine, classiqueb roule / coule féminine, classiquea d’art / tard masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources