La comédie de la mort, 1838
Le triomphe de Plutarque
A Louis Boulanger.
Il faisait nuit dans moi,‖ nuit sans lune, nuit sombre ;Je marchais en aveugle‖ et tâtant le chemin,Les deux bras en avant,‖ le long des murs, dans l’ombre.
Mon conducteur céleste‖ avait quitté ma main,J’avais beau me tourner‖ vers l’étoile polaire,Un nuage éteignait‖ ses prunelles d’or fin.
La bella, la diva,‖ celle qui m’a su plaire,La noble dame à qui‖ j’ai donné mon amour,Hélas ! m’avait ôté‖ son appui tutélaire.
Béatrix, dans les cieux,‖ avait fui sans retour,Et moi, resté tout seul‖ au seuil du purgatoire,Je ne pouvais voler‖ aux lieux d’où vient le jour.
A coup sûr tu n’auras‖ aucune peine à croireQuel deuil j’avais au cœur‖ et quel chagrin amerD’être ainsi confiné‖ dans la demeure noire.
Sur ma tête pesait‖ la coupole de fer,Et je sentais partout,‖ comme une mer glacée,Autour de mon essor‖ prendre et se durcir l’air.
Mes efforts étaient vains,‖ et ma triste pensée,Comme fait dans sa cage‖ un captif impuissant,Fouettait le mur d’airain‖ de son aile brisée.
Je montai l’escalier‖ d’un pas lourd et pesant,Et quand s’ouvrit la porte,‖ un torrent de lumièreM’inonda de splendeur,‖ tel qu’un flot jaillissant.
Sur mon œil ébloui‖ palpitait ma paupièreComme une aile d’oiseau‖ quand il va pour voler ;On m’eût pris, à me voir,‖ pour un homme de pierre.
Je demeurai longtemps‖ sans pouvoir te parler,Plongeant mes yeux ravis‖ au fond de ta peintureQu’un rayon de soleil‖ faisait étinceler.
Comme sur un balcon,‖ une riche tenturePendait du haut du ciel,‖ un beau ton d’outremerPlus vif que nul saphir‖ dans l’écrin de nature.
Quelques nuages chauds,‖ sous les frissons de l’air,Se crêpaient mollement‖ et faisaient une frange,Aussi blonde que l’or‖ au manteau de l’éther.
Sur le sable éclatant,‖ plus jaune que l’orange,Les grands pins balançant‖ leur large parasolAvec l’ombre agitaient‖ leur silhouette étrange.
Une grêle de fleurs‖ jonchait partout le sol,Et l’on eût dit, au bout‖ de leurs tiges pliantes,Des papillons peureux‖ suspendus dans leur vol.
Sous leurs robes d’azur‖ aux lignes ondoyantes,Le ciel et l’horizon‖ dans un baiser charmant,Fondaient avec amour‖ leurs lèvres souriantes.
Le printemps parfumé,‖ beau comme un jeune amant,Avec ses bras de lis‖ environnant la terre,Aux avances des fleurs‖ répondait doucement.
Afin de célébrer‖ le solennel mystère,La nature avait mis‖ son plus riche manteau.Les éléments joyeux‖ faisaient trève à leur guerre.
O miracle de l’art !‖ ô puissance du beau !Je sentais dans mon cœur‖ se redresser mon âmeComme au troisième jour‖ le Christ dans son tombeau.
L’ombre se dissipait.‖ La belle et noble dame,Tendant ses blanches mains‖ du fond des cieux ouverts,M’engageait à monter‖ par l’escalier de flamme.
Les bouvreuils réjouis‖ sifflaient leurs plus beaux airs,Tout riait, tout chantait,‖ tout palpitait des ailes,Et les échos charmés‖ disaient des fins de vers.
Beau cygne italien,‖ roi des amours fidèles,Poëte aux rimes d’or,‖ dont le chant triste et douxSemble un roucoulement‖ de blanches tourterelles.
Figure à l’air pensif,‖ et toujours à genoux ;Les mains jointes devant‖ ton idole muette,Te voilà donc vivante‖ et revenue à nous !
Je te reconnais bien ;‖ oui, c’est bien toi, poëte,Le camail écarlate‖ encadre ton front purEt marque austèrement‖ l’ovale de ta tête.
Tes yeux semblent chercher‖ dans le fluide azur,Les yeux clairs et luisants‖ de ta maîtresse blonde,Pour en faire un soleil‖ qui rende l’autre obscur.
Car tu n’as qu’une idée‖ et qu’un amour au monde ;Tout l’univers pour toi‖ pivote sur un nomEt le reste n’est rien‖ que boue et fange immonde.
Sous le laurier mystique‖ et le divin rayon,Tu t’avances traîné‖ par l’éclatant quadrige,Entre la rêverie‖ et l’inspiration.
Un chœur harmonieux‖ autour de toi voltige,C’est la chaste Uranie‖ avec son globe bleu,Penchant son front rêveur‖ comme un lis sur sa tige,
Euterpe, Polymnie,‖ un sein nu, l’œil en feu,C’est Clio belle et simple‖ en son manteau sévère ;Tout le sacré troupeau‖ qui te suit comme un dieu.
Les Grâces, dénouant‖ leur ceinture légère,Dansent derrière toi,‖ sur le char triomphal ;A l’égal d’un César‖ le monde te révère.
A ta suite l’on voit‖ l’orgueilleux cardinal,Comme un pavot qui brille‖ à travers l’or des gerbes,D’écarlate et d’hermine‖ inonder son cheval.
Rien n’y manque… Seigneurs‖ blasonnés et superbes,Prêtres, marchands, soldats,‖ professeurs, écoliers,Les vieillards tout chenus,‖ et les pages imberbes ;
De beaux jeunes garçons‖ et de blonds écuyers,Soufflent allègrement‖ aux bouches des trompettesEt suspendent leurs bras‖ aux crins blancs des coursiers.
Sur le devant du char‖ les filles les mieux faites,Les plus charmantes fleurs‖ du jardin de beauté,Font de leurs doigts de lis‖ pleuvoir les violettes.
Tu viens du Capitole‖ où César est monté ;Cependant tu n’as pas,‖ ô bon François Pétrarque,Mis pour ceinture au monde‖ un fleuve ensanglanté.
Tu n’as pas, de tes dents,‖ pour y laisser ta marque,Comme un enfant mauvais,‖ mordu ta ville au sein.Tu n’as jamais flatté,‖ ni peuple ni monarque.
Jamais on ne te vit,‖ en guise de tocsin,Sur l’Italie en feu‖ faire hurler tes rimes,Ton rôle fut toujours‖ pacifique et serein.
Loin des cités, l’auberge‖ et l’atelier des crimes,Tu regardes, couché‖ sous les grands lauriers verts,Des Alpes tout là bas‖ bleuir les hautes cimes.
Et penchant tes doux yeux‖ sur la source aux flots clairsOù flotte un blanc reflet‖ de la robe de Laure ;Avec les rossignols‖ tu gazouilles des vers.
Car toujours, dans ton cœur,‖ vibre un écho sonore,Et toujours sur ta bouche‖ on entend palpiterQuelque nid de sonnets‖ éclos ou près d’éclore.
Rêveur harmonieux,‖ tu fais bien de chanter,C’est là le seul devoir‖ que Dieu donne aux poëtes,Et le monde à genoux‖ les devrait écouter.
Lorsqu’Amphion chantait,‖ du creux de leurs retraites,Les tigres tachetés‖ et les grands lions rouxSortaient en balançant‖ leurs monstrueuses têtes.
Les dragons s’en venaient‖ d’un air timide et doux,De leur langue d’azur‖ lécher ses pieds d’ivoire,Et les vents suspendaient‖ leur vol et leur courroux.
Faire sortir les ours‖ de leur caverne noire ;En agneaux caressants‖ transformer les lions,O poëtes ! voilà‖ la véritable gloire ;
Et non pas de pousser‖ à des rébellionsTous ces mauvais instincts,‖ bêtes fauves de l’âme,Que l’on déchaîne au jour‖ des révolutions.
Sur l’autel idéal,‖ entretenez la flamme,Guidez le peuple au bien‖ par le chemin du beau,Par l’admiration‖ et l’amour de la femme ;
Comme un vase d’albâtre‖ où l’on cache un flambeau,Mettez l’idée au fond‖ de la forme sculptéeEt d’une lampe ardente‖ éclairez le tombeau ;
Que votre douce voix,‖ de Dieu même écoutée,Au milieu du combat‖ jetant des mots de paix,Fasse tomber les flots‖ de la foule irritée.
Que votre poésie,‖ aux vers calmes et frais,Soit pour les cœurs souffrants,‖ comme ces cours d’eau viveOù vont boire les cerfs,‖ dans l’ombre des forêts.
Faites de la musique‖ avec la voix plaintiveDe la création‖ et de l’humanité,De l’homme dans la ville‖ et du flot sur la rive.
Puis, comme un beau symbole,‖ un grand peintre vantéVous représentera‖ dans une immense toile,Sur un char triomphal‖ par un peuple escorté.
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 50(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a sombre / l’ombre féminine, classiqueb chemin / main / fin masculine, classiquec polaire / plaire / tutélaire féminine, classiquea amour / retour / jour masculine, classiqueb purgatoire / croire / noire féminine, classiquec amer / fer / l’air masculine, classiquea glacée / pensée / brisée féminine, classiqueb impuissant / pesant / jaillissant masculine, classiquec lumière / paupière / pierre féminine, classiquea voler / parler / étinceler masculine, classiqueb peinture / tenture / nature féminine, classiquec d’outremer / l’air / l’éther masculine, classiquea frange / l’orange / étrange féminine, classiqueb parasol / sol / vol masculine, classiquec pliantes / ondoyantes / souriantes féminine, classiquea charmant / amant / doucement masculine, classiqueb terre / mystère / guerre féminine, classiquec manteau / beau / tombeau masculine, classiquea âme / dame / flamme féminine, classiqueb ouverts / airs / vers masculine, classiquec ailes / fidèles / tourterelles féminine, classiquea doux / genoux / nous masculine, classiqueb muette / poëte / tête féminine, classiquec pur / azur / obscur masculine, classiquea blonde / monde / immonde féminine, classiqueb nom / rayon / l’inspiration masculine, classiquec quadrige / voltige / tige féminine, classiquea bleu / feu / dieu masculine, classiqueb sévère / légère / révère féminine, classiquec triomphal / cardinal / cheval masculine, classiquea gerbes / superbes / imberbes féminine, classiqueb écoliers / écuyers masculine, classiquec trompettes / faites / violettes féminine, classiqueb coursiers / beauté masculine, classiquea monté / ensanglanté masculine, classiqueb Pétrarque / marque / monarque féminine, classiquec sein / tocsin / serein masculine, classiquea rimes / crimes / cimes féminine, classiqueb verts / clairs / vers masculine, classiquec Laure / sonore / d’éclore féminine, classiquea palpiter / chanter / écouter masculine, classiqueb poëtes / retraites / têtes féminine, classiquec roux / doux / courroux masculine, classiquea d’ivoire / noire / gloire féminine, classiqueb lions / rébellions / révolutions masculine, classiquec l’âme / flamme / femme féminine, classiquea beau / flambeau / tombeau masculine, classiqueb sculptée / écoutée / irritée féminine, classiquec paix / frais / forêts masculine, classiquea vive / plaintive / rive féminine, classiqueb l’humanité / vanté / escorté masculine, classiquec toile / l’étoile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
151 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Comédie de la mort, Paris, DESESSART, ÉDITEUR, 1838· numérisation inlibroveritas.net· Sources