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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1833

A mon ami Eugène de n***

Théophile Gautier· distiques, alexandrins, 100 vers

Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs
Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs ;
Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table
Ne m’ont jamais offert qu’un plaisir peu durable,
Oublié le jour même et suivi de regrets.
Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles
Où de savans discours ont charmé mes oreilles
Il m’en reste des fruits qui ne mourront jamais.Callimaque, traduction de La Porte Duteil.

Ne t’en va pas, Eugène,‖ il n’est pas tard ; la luneA l’angle du carreau‖ sur l’atmosphère bruneN’a pas encor paru :‖ nous causerons un peu,Car causer est bien doux‖ le soir, auprès du feu,Lorsque tout est tranquille‖ et qu’on entend à peineEntre les arbres nus‖ glisser la froide haleineDe la brise nocturne,‖ et la chauve-sourisEn tournoyant dans l’air‖ pousser de faibles cris.Reste ; nous causerons‖ de quelque jeune fille,Dont la lèvre sourit,‖ dont la prunelle brille,Et que nous avons vue,‖ en promenant un jour,Passer devant nos yeux‖ comme un ange d’amour ;De nos auteurs chéris,‖ Victor et Sainte-Beuve,Aigles audacieux,‖ qui d’une route neuveEt d’obstacles semée‖ ont tenté les hasards,Malgré les coups de bec‖ de mille geais criards ;Et d’Alfred de Vigny,‖ qui d’une main savanteDessina de Cinq-Mars‖ la figure vivante ;Et d’Alfred de Musset‖ et d’Antoni Deschamps,Et d’eux tous dont la voix‖ chante de nouveaux chants ;Des vieux qu’un siècle ingrat‖ en s’avançant oublie,Guillaume de Lorris,‖ dont l’œuvre inaccomplie,Poétique héritage,‖ aux mains de ClopinelAprès sa mort passa,‖ monument éternelDe la langue au berceau,‖ Pierre Vidal, trouvèreDont le luth tour à tour‖ gracieux et sévère,Sous les plafonds ornés‖ de nobles panonceaux,Dans leurs fêtes charmait‖ les comtes provençaux ;Peyrols l’aventurier,‖ qui rime en PalestineQuelque amoureux tenson‖ qu’à sa belle il destine,Le bon Alain Chartier,‖ Rutebeuf le conteur,Sire Gasse-Brulez,‖ Habert le traducteur,Maître Clément Marot,‖ madame Marguerite,De ses jolis dizains‖ la muse favorite ;Villon, et Rabelais,‖ cet Homère moqueur,Dont le sarcasme, aigu‖ comme un poignard, au cœurDe chaque vice plonge,‖ et des foudres du papeN’ayant cure, l’atteint‖ sous la pourpre ou la chape :Car nous aimons tous deux‖ les tours hardis et forts,Mais naïfs cependant‖ et placés sans efforts,L’originalité,‖ la puissance comiqueQu’on trouve en ces bouquins‖ à couverture antique,Dont la marge a jauni‖ sous les doigts studieuxDe vingt commentateurs,‖ nos patients aïeux.Quand nous aurons assez‖ causé littérature,Nous changerons de texte‖ et parlerons peinture ;Je te dirai comment‖ Rioult, mon maître, faitUn tableau qui, je crois,‖ sera d’un grand effet :C’est un ogre lascif‖ qui dans ses bras infâmesA son repaire affreux‖ porte sept jeunes femmes ;Renaud de Montauban,‖ illustre paladin,Le suit l’épée au poing :‖ lui, d’un air de dédain,Le regarde d’en haut ;‖ son œil sanglant et louche,Son crâne chauve et plat,‖ son nez rouge, sa boucheQui ricane et s’entr’ouvre‖ ainsi qu’un gouffre noir,Le rendent de tout point‖ très-singulier à voir.Surprises dans le bain‖ les sept femmes sont nues,Leurs contours veloutés,‖ leurs formes ingénuesEt leur coloris frais‖ comme un rêve au printemps,Leurs cheveux en désordre‖ et sur leurs cous flottants,La terreur qui se peint‖ dans leurs yeux pleins de larmes,Me paraissent vraiment‖ admirables ; les armesDu paladin Renaud,‖ faites d’acier bruniÉtoilé de clous d’or,‖ sont du plus beau fini :Un panache s’agite‖ au cimier de son casque,D’un dessin à la fois‖ élégant et fantasque ;Sa visière est levée,‖ et sur son corseletUn rayon de soleil‖ jette un brillant reflet.Mais à ce tableau plein‖ d’inventions heureusesJe préfère pourtant‖ ses petites baigneuses,Vrai chef-d’œuvre de grâce‖ et de naïveté,Où la jeunesse brille‖ avec son velouté.Après viendront en foule‖ anciens peintres de Rome :Pérugin, Raphaël,‖ homme au-dessus de l’homme ;De Florence, de Parme‖ et de Venise aussi,Véronèse, Titien,‖ Léonard de Vinci,Michel-Ange, Annibal‖ Carrache, le CorrégeEt d’autres plus nombreux‖ que les flocons de neigeQui s’entassent l’hiver‖ au front des Apennins ;D’autres auprès de qui‖ nous sommes tous des nainsEt dont la gloire immense,‖ en vieillissant doublée,Fait tomber les crayons‖ de notre main troublée.Puis je te décrirai‖ ce tableau de RembrandtQui me fait tant plaisir,‖ et mon chat ChildebrandSur mes genoux posé‖ selon son habitude,Levant vers moi la tête‖ avec inquiétude,Suivra les mouvements‖ de mon doigt, qui dans l’airEsquisse mon récit‖ pour le rendre plus clair ;Et nous aurons encor‖ mille choses à direLorsque tout sera dit :‖ projets riants, délireDe jeunesse, que sais-je ?‖ un souvenir d’hier,Le présent, l’avenir,‖ mes chants, dont je suis fierComme des plus beaux chants ;‖ et ces vagues ébauchesDe poëmes à faire,‖ incomplètes et gauches,Où les regards amis‖ un instant arrêtésCherchent à pressentir‖ de futures beautés,Et ces légers dessins‖ où je tâche de rendreCe que je ne saurais‖ faire assez bien comprendrePar mes vers ; mais alors,‖ Eugène, il sera tard,Et je ne pourrai plus‖ reculer ton départ.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a lune / brune féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquea peine / haleine féminine, classiqueb chauve-souris / cris masculine, classiquea fille / brille féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea Sainte-Beuve / neuve féminine, classiqueb hasards / criards masculine, classiquea savante / vivante féminine, classiqueb Deschamps / chants masculine, classiquea oublie / inaccomplie féminine, classiqueb Clopinel / éternel masculine, classiquea trouvère / sévère féminine, classiqueb panonceaux / provençaux masculine, classiquea Palestine / destine féminine, classiqueb conteur / traducteur masculine, classiquea Marguerite / favorite féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea pape / chape féminine, classiqueb forts / efforts masculine, classiquea comique / antique féminine, classiqueb studieux / aïeux masculine, classiquea littérature / peinture féminine, classiqueb fait / effet masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb paladin / dédain masculine, classiquea louche / bouche féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea nues / ingénues féminine, classiqueb printemps / flottants masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb bruni / fini masculine, classiquea casque / fantasque féminine, classiqueb corselet / reflet masculine, classiquea heureuses / baigneuses féminine, classiqueb naïveté / velouté masculine, classiquea Rome / l’homme féminine, classiqueb aussi / Vinci masculine, classiquea Corrége / neige féminine, classiqueb Apennins / nains masculine, équivalentea doublée / troublée féminine, classiqueb Rembrandt / Childebrand masculine, classiquea habitude / inquiétude féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquea dire / délire féminine, classiqueb d’hier / fier masculine, classiquea ébauches / gauches féminine, classiqueb arrêtés / beautés masculine, classiquea rendre / comprendre féminine, classiqueb tard / départ masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies Complètes, Tome Premier, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 1889· numérisation Project Gutenberg· Sources