Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses
A M. de m***
En vain, foulant aux pieds l’orgueil de ta naissance,Qui devoit t’enchaîner au tumulte des cours,Tu cachois dans l’oubli le reste de tes jours,Prodigués tant de fois pour défendre la France ;Trop content si, pour prix de tes exploits guerriers,Tu pouvois, sage heureux, dormir sur tes lauriers.Gomme une fleur qui croît sous des feuillages sombres,Et que trahit toujours sa vive et douce odeur,La vertu, malgré soi, brille au travers des ombresDont elle aime à couvrir sa modeste splendeur ;Et la tienne a percé ton réduit solitaire.
Oui, si ton souverain, si Louis t’a cherchéJusques au fond des champs où tu vivois caché,S’il a chargé ton bras du soin de son tonnerre,Les Français par leur choix autorisoient le sien :Il n’a fait que remplir les vœux du citoyen.Hélas ! les souverains, jouets de l’apparence,A des monstres souvent remettent leur puissance…Mais Louis, mais son peuple espère tout de toi.On aime un bon ministre aux côtés d’un bon roi ;On sait que, près du trône arrivé sans bassesses,Tu ne seras jamais du nombre de ces grandsQui, des honneurs obscurs montés aux premiers rangs.Épuisent tous leurs soins à grossir leurs richesses,A ranger leurs parents sous l’ombrage du dais :Eux, devant qui le pauvre ose à peine paraître ;Eux, dont tout le génie est d’abuser leur maître,De vendre à nos voisins, d’en acheter la paix :Prodigues sans pudeur du bien de la patrie,Hautains par dureté, généreux par manie,Et qui, voulant sur-tout ne point avoir d’égaux,De leur faste insolent écrasent leurs rivaux.
Eh ! de quoi sert au sage une pompe importune ?Sa vertu lui suffit pour être respecté ;Et qui change de mœurs en changeant de fortunePorte un génie, un cœur faits pour l’obscurité.Comme toi le grand homme est simple avec noblesse :Pour lui les premiers rangs ne sont que des moyensDe mieux servir son prince et ses concitoyens.Le malheureux l’approche, et sourit d’allégresse ;Toujours il est du rang de qui va l’implorer,Et reprend-il le sien, c’est pour tarir nos larmes.Ses dons n’accablent point, ses refus ont des charmes ;Et soutien de son prince, il le fait adorer.Que la tempête alors gronde ; libre de craintes,Il s’éleva sans brigue, il tombera sans plaintes.
Tu n’as point des Français trompé l’opinion.Je ne verrai donc plus cette veuve éperdue,Qui n’avoit qu’un seul fils pour guider sa charrue,Redemander ce fils à ma compassion,Ce fils qu’un lot perfide a nommé pour la guerre :Vertueux laboureur, en fécondant la terre,Hélas ! il eût nourri trois frères innocents ;Il part ! la veuve expire : et ses jeunes enfants,Que sont-ils devenus ?… un faix pour la patrie ’,Qu’un jour de leurs travaux ils auroient enrichie…Tes lois de ces malheurs ont délivré l’état.
Pour asservir au joug l’indocile soldat,D’autres armoient ses chefs de châtiments terribles :Plus sage, plus humain, toi, tu vas dans son cœurIrriter l’amour-propre et réveiller l’honneur,L’amour-propre, l’honneur, deux ressorts infaillibles.
Va, poursuis, M, rappelle-nous Sully ;Quand même tu n’aurois que ce titre à la gloire,La croix dont le soldat par toi fut embelliSera ton passe-port au temple de mémoire.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources