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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Odes

ODE VI. A monsieur, sur son voyage en piémont

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 54 vers

Les princes vont bannir ces préjugés antiques,Par qui, dans leurs palais prisonniers politiques,Ils régnoient inconnus dans leurs propres états.Nous avons vu des rois, vainqueurs de la mollesse,Pour chercher la sagesse,Voyageurs couronnés, parcourir nos climats.

Tels, dans leurs fictions, les maîtres de ]a lyreReprésentent ces dieux, enfants de leur délire,Dans l’oubli du nectar, laissant les cieux déserts,Et, fatigués d’encens, jaloux d’un libre hommage,Cachés sous notre image,Sans tonnerre et sans pompe errant dans l’univers.

France ! au fond de sa cour si ton maître s’exile,Ton bonheur lui prescrit ce sacrifice utile :Peut-il quitter son peuple investi de dangers ?Mais un frère vanté, mais un autre lui-même,Pour son prince qu’il aime,Va conquérir les cœurs sur des bords étrangers.

Partez, jeune héros que Turin nous envie ;Sur les pas d’une sœur, de nos regrets suivie,Visitez cet empire où l’attend un époux,Où l’Éridan, chanté par cent muses rivales,Roule ses eaux royales,Fier d’enlever Clotilde à nos fleuves jaloux.

Sous quel ciel merveilleux l’amour va vous conduire !Ces alpes, ces rochers, parlent pour vous instruire ;Ils sont pleins d’Annibal et pleins de vos aïeux.Le sang de ces héros qu’adopta la Victoire,Prodigué pour la gloire,Illustra ces forêts qui soutiennent les cieux.

Vous marchez entouré de prodiges sans nombre.Là, du peuple romain gît au loin la vaine ombre ;Devant lui se taisoient les rois respectueux :Cet immense colosse, élevé par la guerreAu trône de la terre,Tombe, et n’est plus, hélas ! qu’un nom jadis fameux.

ïci Rome pourtant demande votre hommage ;Rome qui d’elle-même est une triste image ;Rome où les vils troupeaux marchent sur les Césars,Veuve d’un peuple roi, mais reine encor du monde ;Rome sur qui se fondeLa gloire d’un pays deux fois père des arts.

Mais vous ne cherchez pas sur ces rives funèbresDes monuments d’orgueil, des ruines célèbres :L’amitié vous appelle aux fêtes de l’amourEn des lieux où, voyant des princes populaires,Du pauvre toujours pères,On croiroit que Bourbon n’a point changé de cour.

Ah ! que ces champs heureux où tous les cœurs vous suiventOù dans tous les esprits déjà vos bienfaits vivent,A nos désirs bientôt vous rendent pour jamais !S’ils possèdent la sœur, nécessaire à leur joie,Qu’au moins Paris revoieLe frère qui se doit au bonheur des Français !

54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources