Œuvres complètes, 1778· Odes
ODE V. Sur la mort de S. A. R. madame la princesse Anne-charlotte de lorraine
A LA REINE
Où courent, les cheveux épars,Ces vierges, ces époux, ces mères,Et ces enfants > et ces vieillards,Inondés de larmes amères ?Pourquoi ces temples ébranlésPar l’airain qui gémit dans l’ombre ?Pourquoi ces citoyens sans nombre,Par-tout errants ou rassemblés,Du sommeil, des amours interrompant les heures,Font-ils de cris plaintifs retentir nos demeures ?
A-t-on vu flotter les drapeauxD’un voisin prêt à nous surprendre ?Brillent-ils déjà les flambeauxQui vont mettre nos murs en cendre ?Quel trouble ! Hélas ! tel fut ce jour,Jour funèbre, où nos derniers princes,Pour rendre à la paix ces provinces,De la guerre éternel séjour,Cédant leur trône antique aux souhaits de la France,Délaissèrent nos bords pleins de leur bienfaisance.
« Quoi ! ces bords sont votre pays,« Et vous ignorez nos alarmes ?« Entourés d’armes, d’ennemis,« Ah ! nous verserions moins de larmes !« Mais la mort frappe, et désormais« A Léopold rejoint sa fille :« Ces pauvres, immense famille,« Riche autrefois de ses bienfaits,« Nos parents, nos amis, et leur sœur et leur frère,« Tout ce peuple orphelin redemande une mère.
« Ici, par des jeux solennels,« Nous célébrâmes sa naissance ;« Plus loin, sous les yeux paternels,« Nous vîmes croître son enfance ;« Elle nous promit en ces lieux« De revoir bientôt sa patrie,« Le jour, où, de nos cœurs suivie,« Elle passa sous d’autres cieux :« Nous ne la verrons plus ; rien ne peut nous la rendre,« Et des murs étrangers posséderont sa cendre. »
Pleurez, citoyens malheureux,Pleurez cette princesse auguste :,Autant son cœur fut généreux,Autant votre douleur est juste.Elle est donc plongée au tombeau,Elle qui vouoit sa fortuneA la prospérité commune ;Pareille à ce pâle flambeau,Astre de nos foyers et rival de l’aurore,Qui, pour servir nos vœux, lui-même se dévore !
Hélas ! vos pères abattusSous le fardeau de la vieillesse,En me racontant ses vertus,Retrouvoient leur jeune allégresse.Quels héros, quels dieux bienfaisantsIls me peignoient dans ses ancêtres !« Quoi, disoient-ils, sous d’autres maîtres,« Il faut donc finir nos vieux ans !« Nos climats, l’univers, tout est plein de leur gloire,« Et Louis seul en peut effacer la mémoire. »
Pleurez… Mais pourquoi succomberAu malheur qui vous désespère ?Le ciel n’a pu vous déroberVotre déesse tutélaire :Non ; d’un grand cœur tel est le sort :Appui des siens durant sa vie,Il protège, il sert sa patrieDans le sein même de la mort.Ainsi, lorsque son char a disparu sous l’onde,Le soleil de ses feux éclaire encor le monde.
Ce sont ses exemples sacrésQui nous instruisent d’âge en âge ;Toujours des héros expirésLes héros vivants sont l’ouvrage.Suivez ces Germains aux combats :Sans cesse du sauveur de VienneL’ombre terrible se promèneEt tonne au milieu des soldats,Guide, enflamme les chefs en qui son cœur respire ;Et, du fond des tombeaux, Charles soutient l’empire,
Semblable à ce prince indompté,Dieu de la guerre en Germanie,Parmi vous de l’humanitéSa fille sera le génie.Le juste à ses mânes vengeursPeindra ses vertus méconnues ;Les malheureux à ses statuesIront raconter leurs douleurs ;Et le noble désir d’obtenir ces hommages,De mortels bienfaisants peuplera vos rivages.
Mourante, hélas ! en vastes donsElle épuise encor ses richesses ;Et de sa voix les derniers sonsVous annoncèrent ses largesses.Mais d’où part ce torrent de feux ?Devant moi s’ouvre l’empyrée ;Quelle est cette vierge sacréeQui sort sur un char lumineux ?Des éclairs de son front l’univers se décore,Et la nuit se revêt des couleurs de l’aurore.
Gardez-vous d’en douter, Lorrains ;C’est elle-même, elle s’avance :De ses aïeux, vos souverains,Un chœur illustre la devance.Sur le front d’un fier conquérantCelui-là reprit sa couronne,Et, fils généreux de Bellone,Pleura son ennemi mourant.De vos pères cet autre embellit l’heureux âge :Ces temples, ces remparts, vos lois, en sont l’ouvrage.
Celui qui lève au-dessus d’euxUne tête si radieuseLong-temps dans un exil affreuxTraîna sa jeunesse fameuse.En proie aux ravages de Mars,O ma patrie ! en son absence,Tu n’étois qu’un désert immense,Tout couvert d’ossements épars :Il vient, la paix le suit ; ces ossements horriblesMarchent, courent s’unir, sont des hommes terribles.
Mais de tant de princes rivauxQui peindroit les exploits sublimes ?Ces bords n’ont vu que des hérosMarcher nos maîtres légitimes.Les voyez-vous se rassemblerAutour de leur fille immortelle,Qui, toujours aux Lorrains fidèle,Descend et vient les consoler ?Je l’entends ; elle parle, elle est ici présente.Et fait couler le miel de sa bouche éloquente.
« C’est trop gémir et soupirer :« Ah ! calmez ces regrets profanes ;« Vos maux viendroient me déchirer« Jusqu’au fond du séjour des mânes.« Je vous aimois, et chez les morts« Cette même ardeur m’a suivie ;« Loin de vous s’écoula ma vie,« Mais mon cœur habitoit vos bords :« Du moins, du moins, rendue à des rives si chères.« Ma cendre ira dormir au tombeau de mes pères.
« Gardez ces restes précieux,« Gages derniers de ma tendresse,« Et que le nom de mes aïeux« Sur vos bouches vole sans cesse.« Vantez en eux des bienfaiteurs,« Et non point vos antiques princes :« Louis commande à ces provinces ;« Comme eux, il a droit à vos cœurs.« Que dis-je ? ah ! que vos cœurs à Louis seul se donnent ;« C’est moi, c’est mes aïeux, leurs ombres, qui l’ordonnent.
« Leur sceptre est brisé pour jamais,« Il est brisé ; mais, ô Lorraine !« Déjà pour toi l’heureux Français« Les voit tous revivre en sa reine.« Sans doute, dès ses jeunes ans,« On lui redit leurs grands exemples ;« Que de ses pères, dans tes temples« Étoient cachés les ossements.« S’ils aimoient les Lorrains, le même amour l’enflamme,« Et toutes leurs vertus ont passé dans son ame. »
L’ombre a dit ; vous savez ses lois :Voici sa tombe redoutable :Jurez-y, peuples, à vos roisUne tendresse inviolable ;Parlez. « Nous jurons à Louis« De vivre tous Français fidèles :« Oui, s’il restoit des cœurs rebelles« Que sa vertu n’eût point conquis,« O reine, ô des Lorrains chère et douce espérance,« Il les reçut de vous dévoués à la France. »
170 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources