Œuvres complètes, 1778· Odes
ODE II. Au roi
Moi, prodiguer aux grands de serviles hommages,Et dans mes humbles vers mendier leurs outrages !Non, non : Fart des neuf sœurs est-il l’art de flatter ?Hélas ! jamais ces grands leur daignent-ils sourire,Et d’une fleur parer la lyreQui s’avilit à les chanter ?
Ainsi ces dieux de bronze, enfants de l’ignorance,Ouvrent les yeux sans voir celui qui les encense,N’entendent ni ses vœux ni ses accords flatteurs,Dorment sur leurs autels quand l’homme les réclame ;Dieux vains, dont le culte diffameLeurs insensés adorateurs.
Heureux qui, satisfait de lumières bornées,A d’utiles travaux consacre ses années,Ignorant le désir d’éterniser son nom !Malheureux qui se voue aux nymphes du Permesse,S’il ne possède pour richesseQu’un grand cœur et son Apollon !
Ils ne sont plus ces jours où les muses chéries,Sous l’appui des héros, par des routes fleuries,Ainsi qu’à la fortune arrivoient aux honneurs :Sur le monde, en tyran, le vice altier domine,Et des arts toujours la ruineSuit de près la perte des mœurs.
O crime ! ô des mortels ingratitude extrême !Le citoyen, les rois, les états, le ciel même,Tout reçoit de nos chants un renom glorieux :Et, pour vivre jouet du mépris populaire,Il suffit, aux yeux du vulgaire,De parler la langue des dieux.
Fuyez, semez les champs de vos lyres brisées,Muses, fuyez des lieux où vos voix mépriséesNe sauroient plus fléchir les destins irrités :Ces bois, du fier sauvage empire immense et sombreVous offrent déjà sous leur ombreLes temples que vous méritez.
Jadis, vaste forêt, notre univers barbareVoyoit, comme ces bords dont la mer nous sépare,L’homme errer, habitant des antres ténébreux :Vous chantez ; nos forêts, nos déserts, s’embellissent,Et les rochers s’enorgueillissent,Changés en palais fastueux.
Que d’empires naissants, de cités florissantes !Par-tout régnent les mœurs ; par-tout des lois prudentesGouvernent d’un frein d’or peuples et potentats :La victoire les suit ; souveraine des ondes,L’Europe enferme les deux mondesDans l’enceinte de ses états.
Ce que vous avez pu, vous le pouvez encore.Tremble, Europe ; ah ! bientôt l’éclat qui te décore !Va suivre les neuf sœurs dans ces mondes nouveaux.Oui, tremble ; c’en est fait, le dieu des arts se venge ;La nuit sombre en jour pur se change,Tes esclaves sont tes rivaux.
Je vois, je vois de loin l’Amérique étonnéeSortir du fond des eaux, de villes couronnée,Les forêts du Mexique errantes sur nos mers ’,Les mers couvrir nos bords de nations armées,Nos campagnes de morts semées,L’Europe entière dans les fers.
Dieux, éloignez de nous ces funestes ravages ;Restez, muses, daignez embellir nos rivages :La France a relevé vos autels abattus ;Sous l’ombrage des lis brille un jeune monarqueQui près de son trône vous marqueUne place, ainsi qu’aux vertus.
Par lui de l’Hélicon l’indigence bannieN’osera plus trancher les ailes du génie,Prompt à toucher le ciel de son front radieux.Il commande, et, suivis d’un respect légitime,Voyez les arts, par son estime,Vengés d’un mépris odieux.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources