Œuvres complètes, 1778· Odes
ODE I. Le jugement dernier
« Quels biens vous ont produits vos sauvages vertus ?« Justes, vous avez dit : Dieu nous protège en père ;« Et, par-tout opprimés, vous rampez abattus« Sous les pieds du méchant dont l’audace prospère.« Implorez ce Dieu défenseur ;« En faveur de ses fils qu’il arme sa vengeance :« Est-il aveugle et sourd ? est-il d’intelligence« Avec l’impie et l’oppresseur ? »
« Méchants, suspendez vos blasphèmes.« Est-ce pour le braver qu’il vous donna la voix ?« Il nous frappe, il est vrai ; mais, sans juger ses lois,« Soumis, nous attendons qu’il vous frappe vous-mêmes.« Ce soleil, témoin de nos pleurs,« Amène à pas pressés le jour de sa justice.« Dieu nous paiera de nos douleurs ;« Dieu viendra nous venger des triomphes du vice. »
« Qu’il vienne donc ce Dieu, s’il a jamais été !« Depuis que du malheur les vertus sont sujettes,« L’infortuné l’appelle et n’est point écouté :« Il dort au fond du ciel sur ses foudres muettes.« Et c’est là ce Dieu généreux !« Et vous pouvez encore espérer qu’il s’éveille !« Allez, imitez-nous ; et, tandis qu’il sommeille,« Soyez coupables, mais heureux. »
Quel bruit s’est élevé ? La trompette sonnanteA retenti de tous côtés ;Et, sur son char de feu, la foudre dévoranteParcourt les airs épouvantés.Ces astres teints de sang, et cette horrible guerreDes vents échappés de leurs fers,Hélas ! annoncent-ils aux enfants de la terreLe dernier jour de l’univers ?
L’Océan révolté loin de son lit s’élance,Et de ses flots séditieux,Court, en grondant, battre les cieux,Tout prêts à le couvrir de leur ruine immense.C’en est fait : l’Éternel, trop long-temps méprisé,Sort de la nuit profondeOù, loin des yeux de l’homme, il s’étoit reposé :li a paru ; c’est lui ; son pied frappe le monde,Et le monde est brisé.
Tremblez, humains ; voici de ce juge suprêmeLe redoutable tribunal.Ici perdent leur prix For et le diadème ;Ici l’homme à l’homme est égal ;Ici la vérité tient ce livre terribleOù sont écrits vos attentats ;Et la religion, mère autrefois sensible,S’arme d’un cœur d’airain contre ses fils ingrats.
Sortez de la nuit éternelle,Rassemblez-vous, âmes des morts ;Et, reprenant vos mêmes corps,Paroissez devant Dieu, c’est Dieu qui vous appelle.Arrachés de leur froid repos,Les morts du sein de l’ombre avec terreur s’élancent,Et près de l’Éternel en désordre s’avancent,Pâles, et secouant la cendre des tombeaux.
O Sion ! ô combien ton enceinte immortelleRenferme en ce moment de peuples éperdus !Le musulman, le juif, le chrétien, l’infidèle,Devant le même Dieu s’assemblent confondus .Quel tumulte effrayant ! que de cris lamentables !Ciel ! qui pourroit compter le nombre des coupables !Ici, près de l’ingrat,Se cachent l’imposteur, l’avare, l’homicide,Et ce guerrier perfideQui vendit sa patrie en un jour de combat.
Ces juges trafiquoient du sang de l’innocenceAvec ses fiers persécuteurs.Sous le vain nom de bienfaiteurs,Ces grands semoient ensemble et les dons et l’offense.Où fuir ? où vous cacher ? l’œil vengeur vous poursuit,Vous, brigands, jadis rois, ici sans diadème ;Les antres, les rochers, l’univers est détruit ;Tout est plein de l’Être suprême.
Coupables, approchez :De la chaîne des ans les jours de la clémenceSont enfin retranchés.Insultez, insultez aux pleurs de l’innocence :Son Dieu dort-il ? répondez-nous.Vous pleurez ! Vains regrets ! ces pleurs font notre joie.A l’ange de la mort Dieu vous a promis tous ;Et l’enfer demande sa proie.
Mais d’où vient que je nage en des flots de clarté ?Ciel ! malgré moi, s’égarant sur ma lyre,Mes doigts harmonieux peignent la volupté.Fuyez, pécheurs, respectez mon délire.Je vois les élus du SeigneurMarcher d’un front riant au fond du sanctuaire.Des enfants doivent-ils connoître la terreur,Lorsqu’ils approchent de leur père ?
Quoi ! de tant de mortels qu’ont nourris tes bontés,Ce petit nombre, ô ciel ! rangea ses volontésSous le joug de tes lois augustes !Des vieillards ! des enfants ! quelques infortunés !A peine mon regard voit, entre mille justes,S’élever deux fronts couronnés.
Que sont-ils devenus ces peuples de coupablesDont Sion vit ses champs couverts ?Le Tout-Puissant parloit ; ses accents redoutablesLes ont plongés dans les enfers.Là tombent condamnés et la sœur et le frère,Le père avec le fils, la fille avec la mère ;Les amis, les amants, et la femme et l’époux,Le roi près du flatteur, l’esclave avec le maître ;Légions de méchants, honteux de se connaître,Et livrés pour jamais au céleste courroux.
Le juste enfin remporte la victoire,Et de ses longs combats, au sein de l’Éternel,Il se repose, environné de gloire.Ses plaisirs sont au comble, et n’ont rien de mortel ;Il voit, il sent, il connoît, il respireLe Dieu qu’il a servi, dont il aima l’empire ;Il en est plein, il chante ses bienfaits.L’Éternel a brisé son tonnerre inutile ;Et, dailes et de faux dépouillé désormais,Sur les mondes détruits le Temps dort immobile.
117 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources