Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Héroïdes

HEROIDE III. Le criminel

D’ORVAL A MÉLIDOR

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 316 vers

S’il est possible encor de t’arracher au crime,De retenir tes pas sur les bords de l’abyme ;Si, des plaisirs déjà savourant le poison,Ton ame n’est point sourde aux cris de la raison ;O mon cber Mélidor ! permets que je t’éclaire,Ouvre un moment les yeux sur le destin d’un frère,Vois jusqu’où m’a conduit la soif des voluptés,Pleure-moi, plains mes maux que j’ai trop mérités,Et tremble de marcher sur les pas d’un coupable.Mon exemple est terrible, et mon crime exécrable.L’amour et l’amitié, l’hymen, l’humanité.L’honneur, les lois, le ciel, je n’ai rien respecté,J’ai tout trahi ; je suis un monstre sanguinaire,Dont le fer d’un bourreau doit délivrer la terre.Malheureux ! je frémis en songeant à mon sort,Le seul nom de mon crime est l’arrêt de ma mort ;Et l’instant précieux que j’emploie à t’instruireEst le dernier peut-être où je pourrai t’écrire !…Ces chaînes, ces prisons, que le coupable en pleursRemplit à tous moments du cri de ses douleurs ?Ces échafauds honteux dressés pour son supplice,Tout ce que pour punir inventa la justiceMenace incessamment mes regards éperdus :Mais mon trépas n’est rien s’il te rend aux vertus.Non, ce n’est point les fers, la perte de ma vie,Ce n’est pas même un nom marqué d’ignominieQue redoute ton frère au repentir livré :Il tremble de mourir sans t’avoir éclairé.La vérité, long-temps à moi-même inconnue,Sur les bords du tombeau brille enfin à ma vue :Mais son jour trop tardif est déjà vain pour moi ;Et s’il me sert encor, c’est pour voir plein d’effroiLe repos, le bonheur que m’a ravi le crime,.Et les tourments affreux dont il me rend victime.Qu’il passe donc en toi, ce jour si redouté ;Je te laisse, en mourant, pour bien la vérité.Vois combien aisément on tombe au précipice :Les charmes du plaisir sont le masque du vice ;Sous ces dehors trompeurs il éblouit nos yeux ;D’abord foible, on finit par être vicieux.J’avois, il t’en souvient, des vertus en partage ;Mes crimes du plaisir ont tous été l’ouvrage.Tendre ami, riche affable, et guerrier valeureux,Je servis mon pays, j’aidai les malheureux ;Et le poste éclatant que j’occupe à l’armée,Je le tiens de mon bras et de ma renommée :Heureux si j’avois su gouverner mes penchants !Les passions pour nous sont d’aimables tyrans.D’un sexe impérieux adorateur volage,De beautés en beautés je portois mon hommage.Ma naissance, mon nom fameux par les combats,Ce faste éblouissant qui marchoit sur mes pas,D’un peuple de Phrynés chatouilloit l’avarice ;Et leurs charmes trompeurs, aidés par l’artifice,Dans mon cœur, dévoré par la faim du désir,Versoient en même temps le vice et le plaisir.La raison, mais en vain, me découvroit l’abyme ;Je courois au bonheur sur la route du crime :Ce juge redouté qui tonne au fond des cœurs,La conscience, en moi s’armant de traits vengeurs,S’indignoit, combattoit, me gourmandoit sans cesse ;Je noyois mes remords dans les flots de l’ivresse :Des bras d’une Laïs, bientôt vil suborneur,J’allai de l’innocence attaquer la pudeur ;Et du titre d’épouse abusant sa tendresse,Je lui ravis l’honneur, et ris de sa foiblesse :Et tu ne tonnois pas, grand Dieu ! que tardois-tu ?…Ma mort étoit trop peu pour venger la vertu :Il me manquoit encore un titre à ta colère !Oui, celui d’assassin, oui, celui d adultère.

J’avois franchi la borne ; et coupable une fois,L’homme pour s’arrêter ne connoît plus de lois :Raison, gloire, amitié, religion, nature,J’avois tout oublié, tout ; et mon ame impure,Si ta mort eût comblé son plus léger désir,Auroit de ton sang même acheté le plaisir ;Dusses-tu me haïr, non, je ne puis le taire,L’amour à cet excès meut rendu sanguinaire :De mon plus cher ami devenu le hourreau,Monstre, j’ai bien osé le plonger au tombeau,Lui dont j’avois séduit la moitié si chérieLui qui dans Fontenoi me conserva la vie !Mais sois instruit de tout, vois jusqu’aux moindres traitsQui peut craindre un moment d’avouer ses forfaits,Qui peut les excuser chérit encor le crime.Accable qui voudra d’un mépris légitimeUn malheureux rendu la honte de son sang,D’autant plus criminel que plus noble est son rang ;Je n’en murmure point : toi-même, toi, mon frère.Tu dois me détester, si la vertu t’est chère.Mon frère ! Ce doux nom mest-il encor permis ?A l’échafaud voué, mes parents, mes amis,Doivent me rejeter, doivent me méconnaître.Je suis le déshonneur du sang qui m’a fait naître ;J’ai perdu jusqu’au droit d’exciter la pitié :Tout de moi jusqu’au nom, tout doit être oublié.Voilà, cher Mélidor, voilà ce qu’il m’en coûtePour avoir des vertus abandonné la route !Mes jours !… ah ! que ne puis -je encor les réparer !v Mais je n’ai qu’un instant… qu’il serve à t’éclairer.Vois enfin, vois, mon frère, où l’amour nous entraîne,Et tremble si jamais tu gémis dans sa chaîne.Que ne puis-je t’armer contre ses faux attraits !Il promet le bonheur, et nous mène aux forfaits.Ah ! si tu connoissois le prix de l’innocence !Si tu pouvois savoir quelle est sa récompense !Crois-moi : nul ne sait mieux combien vaut la vertuQue l’homme criminel, quand il s’est reconnu.

Une aimable sirène avoit su me séduire :Mes vœux étoient fixés ; heureux sous son empire,Je m’en croyois aimé : l’ingrate me trahit.En proie à ces fureurs qu’allume le dépit,Je jurai d’abhorrer tout son sexe perfide.L’amitié désormais devoit être mon guide ;Je voulois asservir mon cœur à la raison.Bélidor à Paris m’ouvre alors sa maison :Peu content qu’à son bras ton frère dût la vie,Au rang de ses amis ce vieillard m’associe.C’est dans mes entretiens qu’il cherchoit ses plaisirs ;Et les siens jusqu’alors bornant tous mes désirs,Commençoient à verser le repos dans mon ame,Quand, par lui présenté, je vins devant sa femme :Sa femme !… Ah, Mélidor !… A peine en son printemps…Je la vois… C’est Vénus… Malgré tous mes serments,Je brûle, je languis, je ne puis plus m’en taire…Je n’examinai point si ma flamme adultèreOutrageoit un ami qui m’accabloit de biens,Si sa femme pouvoit, perfide à ses liens,Sans flétrir son honneur, répondre à ma tendresse ;Mon ame ne songea qu’à fléchir ma maîtresse.Je déclarai mes feux, ou plutôt ma fureur.Mon criminel aveu fut payé de bonheur…J’en jouis… Et l’époux de ma coupable amanteAdmirant sur mon front la gaieté renaissante.Pour être défiant, hélas ! trop vertueux,Peut-être à l’instant même ou, cédant à mes feux,Où, souillant son honneur, jallois, monstre farouche,Porter insolemment l’adultère en sa couche,Peut-être qu’il songeoit à son indigne ami,Heureux de voir enfin mon repos affermi…Et moi, moi, Mélidor… Cette seule penséeDoit fermer à mes pleurs ton ame courroucée.

Cependant Bélidor s’avance un jour vers moi :« Mon ami, me dit-il, je suis sûr de ta foi ;« Mais il transpire un bruit. Tu vois mes pleurs, pardonne ;« Il faut nous séparer : c’est l’honneur qui l’ordonne.« Ne me crois pas atteint du plus léger soupçon,« Nous nous verrons toujours… mais hors de ma maison. »Je promis tout, mon frère, et peut-être mon ameAuroit-elle à la fin triomphé de sa flamme.Je rougis, j’eus horreur d’outrager l’amitié :Céliméne m’écrit, et tout est oublié.Mais par sa lettre même assuré de mon crime,Bélidor en fureur attendoit sa victime.Je vais au lieu marqué… Te le dirai-je, hélas !Vingt fois près d’arriver, retournant sur mes pas,Je reviens, je m’éloigne : une voix effrayanteMe crioit d’un côté : « D Orval, fuis ton amante ;« Regarde son mari, brûlant de se venger,« S’attacher à tes pas, tout prêt à t’égorger ; »D’un autre, de l’amour la voix enchanteresseMe peignoit le plaisir, m’invitoit à l’ivresse.L’amour fut obéi ; déjà… Mais son épouxEntre le fer en main, et s’élance sur nous,Terrible, l’œil en feu, versant des pleurs de rage,Et déjà du regard punissant qui l’outrage :« Ingrat, il est donc vrai, je vois ta trahison ;« Pour me déshonorer je t’ouvris ma maison :« Viens, lâche, me dit-il ; viens, et défends ta vie« Du front dont tu couvrois Bélidor d’infamie.« Je t’aurois pardonné de m’arracher des jours« Dont bientôt la vieillesse interrompra le cours ;« Mais me ravir l’honneur !… Prends tes armes : si l’âge,« Blanchissant mes cheveux, a glacé mon courage,« S’il m’a ravi la force, il me reste le cœur ;« Et si je meurs, au moins mourrai-je avec honneur. »Te peins-tu ma rougeur, ma honte, ma surprise,Ce vieillard dont l’aspect m’accable et me maîtrise,L’embarras de sa femme et ses cris superflus ?Pardonne… hélas ! d’Orval ne se connoissoit plus.Nous fondons l’un sur l’autre, et mon ami succombe…Et c’est sous mes efforts !… Grand Dieu !… le voile tombe ;Je le vois à mes pieds, défiguré, sanglant ;Je me suis élancé sur son corps expirant,Je le serre en mes bras, et de ma bouche impurePour étancher son sang je couvre sa blessure ;Je pleure, appelle en vain des secours trop tardifs :La chambre retentit de mes discours plaintifs ;Bélidor ! Bélidor ! ah ! rouvre la paupière,Dis au moins, dis avant de quitter la lumière,Dis que ton cœur pardonne au malheureux d’Orval.Réponds-moi, mon ami !… Vains accents ! coup fatal !Il n’est plus, et je vis ! et je suis l’homicideDe ce foible vieillard !… Moi… son ami !… perfide !…Le désespoir m’enflamme, et d’un bras affermiJ’ai pris ce glaive teint du sang de mon ami ;J’en veux percer mon cœur… Son épouse m’arrête.« Retire-toi, barbare, ou tremble pour ta tête.« Vois ce corps, vois ce sang répandu par mes coups ;« C’est le sang d’un ami, c’est le sang d’un époux,« Femme ingrate et cruelle ! et tu veux que je vive ?« Ah ! rends-lui donc le jour dont ma fureur le prive…« Ou plutôt prends ce glaive, et sur ce corps fumant,« Si tu l’aimes encor, viens, égorge un amant« Qui ne peut plus te voir, qui maudit la lumière :« Je t’en prie à genoux ; c’est la grâce dernière« Que désormais je veuille exiger de ta foi ;« Ma mort est un bienfait que j’espère de toi… »En vain, pour apaiser le trouble de mon ame,Elle attestoit encor nos plaisirs et sa flamme.« Moi, céder à tes vœux ! répondre à tes transports !« Regarde ce cadavre… et connois mes remords :« Va, porte ailleurs tes feux, tes caresses, tes larmes,« Rarbare ; laisse-moi : périssent tous tes charmes ! »

Je sors tout agité d’un trouble furieux ;Le tableau de ma vie étoit devant mes yeux,J’y lisois les horreurs dont j’ai souillé ma gloire :Tous mes crimes enfin accabloient ma mémoire.Plein de haine pour moi, n’osant plus me montrer,Moi-même aux magistrats je courois me livrer,Quand mes amis tremblants, alarmés pour ma vie,M’entraînent avec eux loin de l’ignominie.Je viens dans cet asile ; et, depuis ces moments,Solitaire, j’y vis dans le sein des tourments.Le vautour tourmenté dune faim dévoranteAcharne moins son bec à sa proie expirante,Que le remords ne poigne et déchire mon cœur.Toujours sombre, farouche, et couvert de pâleur,Je sèche, je languis au milieu des alarmes ;Je me nourris de fiel, je m’abreuve de larmes ;J’invoque le sommeil, et le sommeil me fuit ;Mon œil blessé du jour voit à regret la nuit ;Je voudrois me cacher à la nature entière,M’enfoncer tout vivant dans le sein de la terre,Et, m’éloignant d’un monde où je suis trop connu,Le forcer d’oublier que d’Orval a vécu.

Souvent, croyant tromper l’ennui qui m’inquiète,J’erre dans ces jardins qui bordent ma retraite :L’ennui marche avec moi ; tout est noir à mes yeux ;Un nuage éternel me dérobe les deux ;L’onde frappe mes sens d’un lugubre murmure ;L’horreur qui régne en moi s’étend sur la nature.La crainte est dans mon cœur, le trouble en mon esprit ;Par-tout en traits de sang mon forfait est écrit.

Quelquefois, espérant désarmer sa colère,Prosterné devant Dieu, je lui fais ma prière :« Toi qui vois mes remords, qui sais mon repentir,« Qui peux finir mes maux ou bien m anéantir,« Il en est temps, grand Dieu ! consulte ta clémence,« Ou, le tonnerre en main, consomme ta vengeance :« Coupable, hélas ! d’Orval dut être châtié ;« Malheureux maintenant, j’ai droit à ta pitié. »Mais ce Dieu courroucé, prêt à me mettre en poudre,Pour réponse à mes vœux me présente la foudre.Sur la terre aussitôt je tombe plein d’effroi,Et la terre, en grondant, semble s’ouvrir sous moi.Je me lève égaré… des spectres m’environnent ;J’erre, je fuis, j’entends des accents qui m’étonnent ;Je m’arrête, j’écoute… et soudain BélidorMe découvre son sein de sang tout rouge encor ;Il me montre en pleurant sa blessure mortelle :« Vois l’ouvrage, dit-il, de ta main criminelle ;« Mon amitié, tes jours que mon bras défendit,« Tant de dons que sur toi ma bonté répandit,« Regarde, ils ont produit cette reconnoissance :« Tremble, le juste ciel va remplir ma vengeance. »

Il disparoît, et moi je le suis à grands pas ;Je le rappelle en vain ; j’ouvre, je tends les bras ;Je l’embrasse, il s’échappe, et je le suis encore :Chère ombre, ô mon ami !… tu fuis, et je m’abhorre !Viens, parle, entends ma voix, qu’exiges-tu ? mon sang ?Vois-le couler, ce fer va déchirer mon flanc.Un moment ; chez les morts je suis prêt à te suivre…Hélas ! c’est mon désir, mais on me force à vivre :Les lois, Dieu me défend, par un ordre cruel,De porter en mon cœur moi-même un fer mortel ;Mais quand du haut du trône où s’assied la justiceJ’entendrai prononcer l’arrêt de mon supplice,Rien ne peut m’arracher à ce juste dessein…D’un bras ensanglanté je percerai mon sein..Eh ! qu’importe, mon frère, à l’état, au ciel même,Quand les vengeurs des lois, par un ordre suprême,Condamnent un coupable à descendre au tombeau,Que son glaive l’y plonge, ou le fer d’un bourreau ?Je vengerai les lois, je punirai mes crimes ;Mais je ne veux point être une de ces victimesQui, mourant au grand jour d’un infâme trépas,Servent d’exemple à ceux qui marchent sur leurs pas.Ah ! qu’il en coûte au cœur qui perd son innocence !Mais qu’entends-je ?… un bruit sourd… et vers moi l’on s’avance !C’en est fait, malheureux !… mon asile est connu.La liberté, l’honneur, pour moi tout est perdu !Que faire ?… me défendre ? ou m’arracher la vie ?Me défendre… est un crime… ah ! fuyons l’infamie…Qu’est devenu mon fer ?… frappons, j’en ai le temps…Mais le bruit a cessé… rien ne s’offre à mes sens…Vivons… Ah ! Mélidor ! quel démon me tourmente ?La feuille qui frémit me glace d’épouvante.Je demande, je crains tout à-la-fois la mort.Quand verrai-je, ô mon Dieu ! le terme de mon sort ?Ces remords, ces combats, ces tourments, ces alarmes,N’auront-ils point de fin ? point de trêve à mes larmes ?

Venez, venez me voir, vous qui dans les plaisirsApaisez sans terreur la faim de vos désirs ;Approchez, contemplez ce corps paie et livide,Ces yeux creux et flétris, ce front que l’ennui ride,Ce cœur par les remords percé, mis en lambeaux :L’amour des voluptés a causé tous ces maux.Et toi, mon frère, et toi… que toujours mon imageSoit présente à tes yeux, t’écarte du naufrage…Par les tourments affreux dont je suis abattu,Présume le bonheur dont jouit la vertu…Ah ! si je revivois, mes jours tissus de crimes,Qu’ils seroient innocents !… Souhaits illégitimes !Adieu, mon frère, adieu… je t’ai tout révélé…Sois heureux, sur-tout sage, et je meurs consolé.

316 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources