Œuvres complètes, 1778· Héroïdes
HEROÏDE II. La marquise de Gange a sa mère
Ma mère… je frémis ! que vais-je vous apprendre !Aurez-vous, sans mourir, la force de mentendre ?C’étoit peu que le ciel, brisant un nœud chéri,Vous donnât à pleurer la perte d’un mari ;Il vous restoit au moins, pour essuyer vos larmes »Un objet où vos yeux en retrou voient les charmes ;Mais cet objet si cher, l’orgueil de votre amour,Le seul fruit de vos feux qui vît encor le jour,Hélas ! quoique innocente, à souffrir condamnée,Loin de vous votre fille expire assassinée…
Vous pleurez !… et je suis la cause de vos pleurs !J’ai dû taire mon sort, vous cacher mes malheurs ;Et j’ai révélé tout !… ah ! pardonnez, ma mère…L’heure qui va sonner peut-être est ma dernière :Il me reste un moment ; c’est à peindre mes maux,A signer le pardon de mes cruels bourreaux,C’est à vous consoler que je le sacrifie…Dieux ! si ma perte alloit abréger votre vie !Ah, ma mère ! ah ! combien la mort va me coûter !Mon cœur vers vous s’élance, et ne peut vous quitter ;Du coup qui l’en détache il frémit, il murmure,Et je meurs de vos maux plus que de ma blessure.Mais pourquoi tant de pleurs ? pourquoi ces cris affreux ?Pourquoi ce désespoir, ces regrets douloureux,Ce sombre abattement ? ces serments de me suivreMe rendront-ils à vous, me feront-ils revivre ?Non : tout leur fruit sera de hâter vos vieux ans,D’ajouter des douleurs à mes derniers instants.Dieu devoit-il nous faire une ame si sensible ?Que ne m’aimez-vous moins ! je mourrois plus paisible.Hélas ! qu’est devenu ce temps où votre cœurDans mes lettres jamais ne puisoit la douleur ;Où Gange, toujours tendre, étoit loin de me croireCapable d’un amour qui pût blesser ma gloire ?Tout alors m’assuroit le destin le plus doux ;Quand, voulant habiter et vivre parmi nous,Ses frères criminels arrivèrent, me virent,Et du feu le plus noir pour mes charmes s’éprirent :L’un, hardi dans ses vœux, dissimulé, cruel,Avoit voué ses jours au service du ciel ;L’autre, né généreux, tendre, mais téméraire,Prétendoit aux lauriers que l’on cueille à la guerre.Ils osèrent tous deux me déclarer leur feu :Le dédain fut le prix de ce coupable aveu :Qui ? moi ! moi, j’aurois pu répondre à leur tendresse !Moi, femme sans honneur, j’aurois eu la foiblesseD’outrager mon époux, de trahir mon amant,Gange ! lui de mes jours le charme et l’ornement !Ah ! mon devoir fût-il un rempart peu solide,Pour défendre mon cœur d’un amour si perfide,Ma vertu suffisoit ; et vos leçons, ma mère,N’ont point à votre fille enseigné l’adultère.Furieux cependant de se voir mépriser,D’Orme auprès de son frère osa m’en accuser :Gange, un instant séduit, le crut, et dans sa rageIl voulut me punir, venger son faux outrage,Et, sans daigner me voir, sans daigner mécouter,Dans le fond d’un cachot me fit précipiter.Mais on l’avoit trompé ; c’est mon époux, je l’aime,Je lui pardonne tout : non, jamais de lui-même,Jamais il n’eût conçu des soupçons sur ma, foi ;Et des maux qu’il m’a faits il souffrit plus que moi.J’ai vu son repentir, je l’ai vu, plein d’alarmes,Tomber à mes genoux, arrosés de ses larmes ;S’accuser, détester cet injuste soupçon,Et, plus amant qu’époux, implorer son pardon.
Au moins n’est-ce pas lui dont la main forcenéeDans mon sang répandu sans pitié m’a traînée.Depuis long-temps absent, il ne sait même pasQue mes yeux sont voilés des ombres du trépas ;Et peut-être inquiet, brûlant d’impatienceD’oublier sur mon sein les rigueurs de l’absence,Revient-il à l’instant, croyant déjà me voirVoler, ouvrir mes bras, prêts à le recevoir.Vain songe ! quel spectacle étonnera sa vue !Sur un funèbre lit son épouse étendue,Pâle, sanglante encore, et d’une foible voixLui criant : « Gange, adieu pour la dernière fois. »Quel désespoir pour lui ! que de larmes versées !Quels maux seront les siens ! o funestes pensées !J’entends déjà ses cris : « Quels sont ses assassins ?« Les monstres ! où sont-ils ? qu’ils meurent de mes mains. »Mais que deviendra-t-il, grand Dieu ! que va-t-il faire,Quand on lui répondra : « Ce monstre est votre frère ? »Il mourra de douleur, et peut-être à mes yeux !Non : Dieu m’épargnera ce spectacle odieux ;Dieu devant son retour fermera ma paupière.La douceur de le voir à mon heure dernièreSans doute embelliroit les bords de mon cercueil ;Mais s’il faut de ses jours acheter ce coup d’œil,J’aime mieux expirer sans jouir de sa vue,Et je pardonne encore à l’ingrat qui me tue.
C’est ce d’Orme imposteur, cet amant inhumainQui contre moi de Gange avoit armé la main ;Ce d’Orme qui, feignant de partager mes peines,Obtint de mon époux qu’il briseroit mes chaînes,Et qui, se prévalant du nom de bienfaiteur,Revint insolemment me demander mon cœur ;Lui, seul auteur des maux où l’on m’avoit réduite :Sans doute il ignoroit que j’en étois instruite :Mais mieux je le savois, mieux ces fers, tour-à-tourRompus, forgés par lui, me montroient le détourPar où ses yeux cherchoient la route de mon ame,Moins votre fille osa désespérer sa flamme :Mon cœur saignoit encor des maux qu’il m’avoit faits.D’un rayon d’espérance amuser ses souhaits,Malheureuse ! c’étoit compromettre ma gloire :Instruire mon époux d’une ardeur aussi noire,C’étoit troubler ses jours ; pour m’en faire un appui,C’étoit semer la haine entre son frère et lui :Que faire ? d’Olinval ’, pour comble d’infortune,Me rapportoit encor sa tendresse importune…Non, tout ce qu’en prison j’avois souffert de maux ;Non, ces nuits sans sommeil ; non, ces jours sans repos,L’horreur de voir à tort ma vertu soupçonnée,D’être par mon époux trahie, abandonnée,Tout cela n’étoit rien près de mon embarras :Gange en ce temps encor s’arracha de mes bras.Je ne sais si mon cœur, alors qu’il vint m’apprendreCe voyage fatal qu’il devoit entreprendre,Pressentit le destin qui m’alloit accabler,Mais mon sang se glaça ; je ne pus lui parler :Tout mon corps frissonnoit de secrètes alarmes,Je poussois des soupirs, mes yeux fondoient en larmes,Et je crus même entendre une plaintive voixMe dire en l’embrassant : C’est la dernière fois.
Il partit ; et, le front tout rayonnant de joie,Déjà ses deux rivaux croyoient tenir leur proie.En vain je me voulus dérober à leurs yeux ;Par- tout je retrouvois leur visage odieux.Avant-hier enfin, de tristesse abattue,Après l’aurore au lit je me vis retenue.Je jette, en m’é veillant, les yeux autour de moi :Ils étoient à mes pieds : jugez de mon effroi…J’étois seule, on avoit écarté mes suivantes.Que faire ? hélas !… « Répondre à nos flammes brûlantes,« Me crioient-ils tous deux, madame, ou bien mourir :« Il n’est plus de retard, parlez, il faut choisir. »Et tout en me parlant, d’Orme, d’un air farouche,L’œil en feu, présentoit une coupe à ma bouche :Je la saisis, je feins d’en boire le poison,J’implore les secours de la religion :D’Orme va les chercher ; et moi, dans son absence,J’ose de d’Olinval invoquer la clémence ;Je m’élance à ses pieds que je baise en pleurant :« Si la vertu sur vous a le moindre ascendant,
« Si vous aimez un frère à qui l’hymen me lie,« Si vous m’aimez moi-même, accordez-moi la vie. »Mes larmes, mon effroi, la pâleur de mon teint,Ce trouble attendrissant qui m’agitoit le sein,Ce pouvoir que mon sexe a sur l’homme sensible,Tout sembloit adoucir ce lion inflexible :J’allois tout obtenir, il répandoit des pleurs :D’Orme rentre, il le voit partager mes douleurs ;Et, sans l’importuner d’un reproche inutile,Terrible, un glaive en main, l’œil de rage immobile,Fond sur moi, de vingt coups me déchire le flanc,Fuit, emmène son frère, et me laisse en mon sangMe traîner en criant : Au secours ! on me tue !
Je mourois : on arrive, et je suis secourue :Mais en vain ; c’en est fait, mon trépas est certain :Tous mes coups sont partis d’une trop sûre main.Ce n’est que pour souffrir que je respire encore :Le ciel, entre un époux qui m’aime et que j’adore,Entre ma mère et moi, va de l’éternitéÉlever malgré nous le rempart redouté.Nous ne nous verrons plus, nous qui n’étions qu’une ame ;Vous n’avez plus de fille, et Gange plus de femme :Moi, je vous perds tous deux, et j’emporte en mourantLa douleur d’affliger ma mère et mon amant.Mon amant ! en prison par lui je fus plongée,Il me persécuta, je dois être vengée ;Ah ! je le serai trop… on va le soupçonnerDe m’a voir fait, hélas ! lui-même assassiner,Et sans autre raison que mes pleurs, que mes peines,Peut-être sera-t-il chargé d’horribles chaînes,Comme un vil criminel traîné dans un cachot ;Que vous dirai-je enfin ? conduit sur l’échafaud !Ah, ma mère ! mais non, vous prendrez sa défense :Allez aux magistrats prouver son innocence ;Montrez-leur cet écrit : c’est votre fille en pleurs,C’est moi qui vous en prie au nom de mes douleurs.Lisez, contez-leur tout d’une bouche fidèle ;Dites… mais pardonnez, déjà ma main chancelle,Tout mon corps se roidit, je me sens assoupir,J’expire, et c’est pour vous qu’est mon dernier soupir.
186 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources