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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Poesies diverses

Le printemps

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 78 vers

Sur un vieux char de fer, traîné par les orages,L’Hiver, ce noir géant, compagnon des ravages,Fuit avec les frimas et l’ennui, ses enfants.Aux accords enchanteurs des oiseaux triomphants.Foulant d’un pied léger la naissante verdure,Le Printemps, au milieu d’une foule d’Amours,Des zéphyrs précédé, suivi par les beaux jours,Arrive, et d’un coup d’œil embellit la nature.

L’arbre, qui n’étoit plus qu’un cadavre séché,Est étonné des fleurs qui brillent sur sa tête ;Et le fleuve, tantôt sous les glaces caché,Tantôt rapide, impur, battu par la tempête,Se promène, orgueilleux du calme de ses eaux :Et vous, long-temps muets, vous murmurez, ruisseaux ;Vous admirez déjà les fleurs les plus superbesSe disputer l’honneur de parfumer vos bords :Et vous, vous, ô Amour ! tout ressent vos transports :Le zéphyr caressant courbe en ondes les herbes,Et l’oiseau tout de feu, d’arbre en arbre élancé,Poursuit, atteint, saisit, relâche sa femelle,L’attrape de nouveau, l’agace, bat de l’aile,Et sous un sein brûlant tenant son corps pressé,En jouit, et s’envole en chantant avec elle.La fleur même en nos prés penche amoureusement,Sur sa voisine obéissante,Sa tête d’or, d’azur et de pourpre éclatante,Et la baise cent fois par un doux mouvement.

Le ris de la nature est sur toutes les lèvres :Voyez-vous ces brebis, ces génisses, ces chèvres,Bondir sur la campagne, et, pleines de désirs,Appeler leur époux aux amoureux plaisirs,Tandis que sous un arbre, auprès de son amante,Le berger les lui montre, et lui dit en pleurant :« Toi seule es insensible au feu qui me tourmente. »La bergère rougit, et baisse en soupirantSes yeux chargés de pleurs où se peint sa défaite.Jouis, heureux berger, tes vœux sont couronnés ;Vainqueur de ta bergère, allons, sur ta musetteCélèbre les plaisirs que l’amour t’a donnés ;Accompagne ma voix… Hélas ! ses sons expirent ;Je fais pour m’abuser des efforts superflus ;Et l’aspect du bonheur que les autres respirentPour les infortunés est un tourment de plus.Déployez-vous pour eux vos frais et verts ombrages,Bois, long-temps attristés de vous voir sans feuillages ?Ces monts d’azur épars sous la voûte du ciel,Ces tapis de gazons étendus sur les plaines,Ces arbres odorants, ces limpides fontaines,Tous ces riants objets dissipent-ils le fielQui fait de leurs longs jours un hiver éternel ?

Mais quels chants ! loin de moi, fuis, pensée odieuse ;Sur de plus beaux sujets promenons mes regards ;Vois-je pas de buveurs une troupe joyeuse ?Que de flacons remplis sur ces gazons épars !Le souris sur la bouche, auprès de sa Glycère,Chacun s’arme du sien ; le bouchon saute en l’air,Le vin brille, le verre entre-choque le verre.De tous les dons du ciel le vin est le plus cher,Disent-ils, et soudain ils entonnent ensembleDes hymnes en l’honneur du dieu qui les rassemble :Et tous levés en chœur, ils ont en même tempsPar trois libations salué le Printemps.Mais un autre tableau devant moi se découvre :Dans ces vastes jardins où s’élève le Louvre,Enorgueilli d’avoir des rois pour habitants,Où le marbre animé retrace à notre vueDes héros fabuleux les exploits éclatants,Que borde d’arbres verts une forêt touffue,Théâtre où nos beautés vont disputer les cœurs,Quel concours a paru ! la ville est délaissée :Ces lieux, long-temps déserts, sont un autre Élysée ;Et des ajustements les diverses couleurs,Réfléchissant l’éclat dont brille la verdure,Charment les yeux surpris de ces riants tableaux.La Seine, à cet aspect, semble arrêter ses flots,Et soudain, de plaisir suspendant son murmure,Se dresse sur son urne, et dit : C’est le Printemps ;Et c’est aussi ce dieu qu’ont célébré mes chants.

78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources