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un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1778· Satires· Interlocuteurs PSAPHON, philosophe du jour GILBERT, poète satirique

SATIRE II. Mon apologie

Nicolas Joseph Laurent Gilbert· 409 vers

Le voilà ! c’est ce monstre ! Oui, son œil le décèle.Sans doute en ce bosquet il médite un libelle.J’en ai pitié.

Je bâille, et je ne sais pourquoi :Quelque mauvais auteur seroit-il près de moi ?

Parlons -lui…

C’est Psaphon ! c’est lui-même ! il s’avanceL’ennui qui m’environne annonçoit sa présence.Où fuir ? de ses discours comment me garantir ?

Jeune homme ! écoutez-moi ; je veux vous convertir.

S’il faut vous écouter, j aime encor mieux vous lire.Vous me calomniez, et blâmez la satire ?Vous êtes philosophe ?

Oui, j’en fais vanité,Et mes écrits moraux prouvent ma probité.Fameux par ses talents que la Russie honore,Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore ;Je ne me flatte point : mais vous, dont les clameursD’un nouvel âge d’or osent noircir les mœurs,Et qui, des vrais talents déchirant la couronne,Diffamez des auteurs qui n’offensent personne ;De la religion soldat déshonoré,Vous qui croyez en Dieu dans un siècle éclairé,Gilbert, de votre cœur savez- vous ce qu’on pense ?Hypocrite, jaloux, cuirassé d’impudence,C’est ainsi qu’on vous peint ; votre méchancetéDonna seule à vos vers quelque célébrité,Et l’oubli cacheroit votre muse hardieSi vous n’aviez médit de l’Encyclopédie.Encor si, démasquant les prêtres, les dévots,Vous lanciez contre Dieu quelqu’un de nos bons mots,Peut-être on vous pourroit pardonner la satire :Lorsqu’on médit de Dieu, sans crime on peut médire.Mais toujours critiquer en vers pieux et froids,Sans daigner seulement endoctriner les rois,Sans qu’une fois au moins votre muse en extaseDu mot de tolérance attendrisse une phrase ;Blasphémer la vertu des sages de Paris ;De la chute des mœurs accuser leurs écrits ;Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore !Infortuné censeur, qu’un peu d’esprit décore,Que vous a donc produit votre goût si tranchant ?Vous payez cher l’honneur de passer pour méchant.A-t-on vu votre muse, à la cour présentée,Pour décrier les rois, du roi même rentée ?Peut-on citer un duc qui soit de vos amis ?Parmi vos protecteurs comptez-vous un commis ?Vend-on votre portrait ? Quel corps académiqueVous a pensionné d’un prix périodique ?Des quarante immortels journaliste adoptif,Êtes-vous du fauteuil héritier présomptif ?Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice opulente,De la cour des neuf sœurs tapissière obligeante,De ses présents discrets meubla votre Hélicon,Et vint avec respect visiter votre nom ?Tout le monde vous fuit ; votre ami, dans la rue,N’osant vous reconnoître, à peine vous salue.Jamais à vous chanter un poète empresséDe petits vers flatteurs ne vous a caressé ;Et jamais, comme nous, en bonne compagnie,On ne voit chez les grands souper votre génie.Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous,L’un vous montre du doigt, l’autre sort en courroux ;Chacun, vous dénonçant à la haine publique,Se dit : Fuyez cet homme, il mord, c’est un critique.Mais, de tant de mépris méchamment consolé,Vous sifflez l’univers dont vous êtes sifflé.Croyez-moi : laissez-nous vivre et penser tranquilles ;Sur d’utiles sujets rimez des vers utiles,Chantez les douze mois l, prêchez sur les saisons ;Égayez la morale en opéra-bouffons ;Que vos nobles talents s’élèvent jusqu’aux drames,Et sur l’agriculture attendrissent nos dames.Votre jeune Apollon, qui n’a point réussi,Dans la satire encor ne peut être endurci ;Un jour vous pleurerez d’avoir trop osé rire :Cessez de critiquer…

Eh ! cessez donc d’écrire.Tant qu’une légion de pédants novateursImprimera l’ennui, pour le vendre aux lecteurs,Et par in-octavo publiera l’athéisme,Fanatiques criant contre le fanatisme ;Dussent tous les commis, à vos muses si chers,De leur protection déshériter mes vers ;Quand même des catins la colère unanimeM’ôteroit à jamais l’honneur de leur estime,Et qu’enfin mon courage auroit plus de censeursQue les sages du temps n’ont de sots défenseurs ;Appelez-moi jaloux, froid rimeur, hypocrite ;Donnez-moi tous les noms qu’un sophiste mérite ;Je veux, de vos pareils ennemi sans retour,Fouetter d’un vers sanglant ces grands hommes d’un jour.Philosophe, excusez ma candeur insolente ;Je crois, plus je vous lis, la satire innocente.Quoiqu’on blâme le vice, on peut avoir des mœurs,Et l’on n’est point méchant pour berner des auteursAuriez-vous seuls le droit de critiquer sans crime ?Vous vantez l’écrivain dont l’audace anonyme,Interrogeant les rois, sur leur trône insultés,Leur dit obscurément de lâches vérités ;Et vous osez noircir celui dont la franchiseD’un parti de pédants démasque la sottise,Qui d’un style d’airain flétrit ces corrupteurs,Et signe hardiment ses vers accusateurs !Eh ! quel autre intérêt peut dicter ses censures,Qu’un généreux désir de voir les mœurs plus puresRefleurir sur nos bords de vertus dépeuplés,Et nos froids écrivains, au bon goût rappelés,Orner d’un style heureux une saine morale,De leurs partis rivaux étouffer le scandale,Et, l’un de l’autre amis, noblement s’occuperDe mériter la gloire, et non de l’usurper ?Parlez ; au bien public s’immolant par malice,Vengeroit-il le goût, proscriroit-il le vice,Pour l’étrange plaisir de perdre son repos,D’être gratifié de la haine des sots,Doté sur vos journaux d’une rente d’injures,Ou clandestinement diffamé par brochures ?Non ; s’il fait dans ses vers parler la vérité,C’est qu’au fond de son cœur sa franche probitéNe sait point retenir la haine vertueuseQue porte au vice heureux l’équité courageuse,Et cette impatience et ce loyal méprisQue tout mauvais auteur inspire aux bons esprits.A la satire enfin quel poète fidèle,Vengeur de la vertu, n’en fut pas le modèle ?Perse, qui vécut chaste, en mérita le nom.Rappelez-vous ’ Gondé, Colbert, et Lamoignon,Et toute cette cour de héros ou de sagesQue Boileau pour amis obtint par ses ouvrages :Interrogez leur cendre ; et, du fond des tombeaux,Leur cendre véridique, honorant Despréaux,Justifiera son art que vous osez proscrire,Et ses mœurs, de son siècle éternelle satire.Disciple, jeune encor, de ces maîtres fameux,Sans gloire, et cependant calomnié comme eux,Je pourrois au mensonge opposer pour défenseL’estime de Crillon, ma vie, et le silence ;Mais je veux vous confondre, et voici mes forfaits :Ma muse, je l’avoue, amante des hauts faits,Pour rappeler mon siècle au culte de la gloire,De sa honte effrontée osa tracer l’histoire.O douleur, ai-je dit, ô siècle malheureux !D’une morale impie ô régne désastreux !Le crime est sans pudeur, l’équité sans courage,Et c’est de la vertu qu’on rougit dans notre âge.Visitons nos cités : hélas ! que voyons-nousQui de l’homme de bien n’allume le courroux ?L’athéisme, en déserts convertissant nos temples ;Des forfaits dont l’histoire ignoroit les exemples ;De célèbres procès, où vaincus et vainqueursProuvent également la honte de leurs mœurs ;Tous les rangs confondus et disputant de vices ;Le silence des lois, du scandale complices ’.Peindrai-je ces vauxhalls, dans Paris protégés,Ces marchés de débauche, en spectacle érigés,Où des beautés du jour la nation galante,Des sottises des grands à l’envi rayonnante,Promenant ses appas, par la vogue enchéris,Vient, en corps, afficher des crimes à tout prix ;Où parmi nos sultans la mère va répandreSa fille vierge encor, qu’elle instruit à se vendre,Jeune espoir des plaisirs d’un riche suborneur,Qui cultive à grands frais son futur déshonneur ?Par-tout scandalisée et par-tout méconnue,La pudeur ne sait plus où reposer sa vue ;Et l’opprobre, et le vice, et leur prospérité,Blessent de toutes parts sa chaste pauvreté.La fille d’un valet, dont l’honnête misèreFut séduite aux appas du crime qu’on tolère,Par un grand dérobée aux soupirs des laquais,Long- temps obscurs fermiers de ses obscurs attraits.Possède ces hôtels dont la pompe arroganteReproche à la vertu sa retraite indigente :Bientôt, par la fortune échappant au mépris,On verra sa beauté, fameuse dans Paris,Au sein de Paris même, encor plein de sa honte,Épouser les aïeux d’un marquis ou d’un comte,Armorier son char de glaives, de drapeaux,Et se masquer d’un nom porté par des héros.Et n’imaginez pas que sa richesse immenseAit de son fol amant dévoré l’opulence ;Qu’il soit, pour expier sa prodigalité,Réduit à devenir dévot par pauvreté :L’état volé paya ses amours printanières,L’état jusqu’à sa mort paiera ses adultères.Tous les jours dans Paris, en habit du matin,Monsieur » promène à pied son ennui libertin.Sous ce modeste habit déguisant sa naissance,Penthiévre quelquefois visite l’indigence,Et, de trésors pieux dépouillant son palais,Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits :Mais ce voluptueux, à ses vices fidèle,Cherche pour chaque jour une amante nouvelle.La fille d’un bourgeois a frappé sa grandeur ;Il jette le mouchoir à sa jeune pudeur :Volez, et que cet or, de mes feux interprète,Coure avec ces bijoux marchander sa défaite ;Qu’on la séduise. Il dit : ses eunuques discrets,Philosophes abbés, philosophes valets,Intriguent, sèment l’or, trompent les yeux d’un père ;Elle cède, on l’enlève : en vain gémit sa mère ;Échue à l’Opéra par un rapt solennel,Sa honte la dérobe au pouvoir paternel.Cependant une vierge aussi sage que belleUn jour à ce sultan se montra plus rebelle ;Tout Fart des corrupteurs auprès d’elle assidusAvoit, pour le servir, fait des crimes perdus.Pour son plaisir d’un soir, que tout Paris périsse !Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice,Tandis que la beauté victime de son choixGoûte un chaste sommeil sous la garde des lois,Il arme d’un flambeau ses mains incendiaires ;Il court, il livre au feu les toits héréditairesQui la voyoient braver son amour oppresseur,Et l’emporte, mourante, en son char ravisseur.Obscur, on l’eût flétri d’une mort légitime :Il est puissant, les lois ont ignoré son crime.Mais de quels attentats, nés d’infâmes amours,N’avons-nous pas souillé l’histoire de nos jours ?Quel siècle doit rougir de plus de parricides ?Plus d’empoisonnements, de fameux homicides,Ont-ils jamais lassé le glaive des bourreaux ?Dans toutes nos cités j’entends les tribunauxSans cesse retentir de rapts et d’adultères ;Je ne vois plus qu’époux rendus célibataires ;Le suicide enfin, raisonnant ses fureurs,Atteste par le sang le désordre des mœurs.Tels furent mes discours ; mais lorsque mon courageA de ces vérités importuné notre âge,Je n’étois que l’écho des hommes vertueux ;Si j’ai blâmé nos mœurs, j’en ai parlé comme eux ;Et, démenti par vous, leur voix me justifie.Mais plus d’un grand se plaint que, divulguant sa vie,L’audace de mon vers, des lecteurs retenu,A flétri ses amours d’un portrait reconnu :De quel droit se plaint-il ? Ce tableau trop fidèle,Lai-je déshonoré du nom de son modèle ?Quand de traits différents, recueillis au hasard,Pour corriger les mœurs je compose avec artUn portrait fabuleux et pourtant véritable,Si du public devin la malice équitableS’écrie, Ah ! c’est un tel, ce marquis diffamé ;Qu’il s’en accuse seul ; ses vices Font nommé.Suis-je donc si méchant, si coupable ?

Oui, vous l’êtes :Non parceque vos vers, du public interprètes,Noircissent quelques grands que nous n’estimons pas :Immolez au mépris ces nobles scélérats ;Moi-même, ami des grands, parfois je les déprime :Vous nommez les auteurs, et c’est là votre crime.

Ah ! si d’un doux encens je les eusse fêtés,Vous me pardonneriez de les avoir cités.Quoi donc ! un écrivain veut que son nom partageLe tribut de louange offert à son ouvrage,Et sans crime on ne peut, s’il blesse la raison,La venger par un vers égayé de son nom !Comptable de l’ennui dont sa muse m’assomme,Pourquoi s’est-il nommé, s’il ne veut qu’on le nomme ?Je prétends soulever les lecteurs détrompésContre un auteur bouffi de succès usurpés ;Sous une périphrase étouffant ma franchise,Au lieu de d’Alembert, faut-il donc que je dise :C’est ce joli pédant, géomètre orateur,De l’Encyclopédie ange conservateur,Dans l’histoire chargé d’inhumer ses confrères,Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires ?Si j’évoque jamais du fond de son journalDes sophistes du temps l’adulateur banal ;Lorsque son nom suffit pour exciter le rire,Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire :C’est ce petit rimeur de tant de prix enflé,Oui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,Tomba de chute en chute au trône académique ?Ces détours sont d’un lâche et malin détracteur :Je ne veux point offrir d’énigmes au lecteur.Sitôt que Fauteur signe un écrit qui transpire »,Son nom doit partager l’éloge et la satire.De citer un pédant pourroit-on me blâmer,Quand lui-même il se fait l’affront de se nommer ?Aux mépris du public c’est lui seul qui se livre ;Lui seul a dû rougir d’avouer un sot livre.Mais qui sont ces auteurs dont les noms offensésSe virent par ma plume au sifflet dénoncés ?

Qui sont-ils ? des savants renommés par leurs grâces ;Des poètes loués dans toutes les préfaces ;Des hommages du Nord dans Paris assiégés,Craints peut-être à la cour, et pourtant protégés :Que la Sorbonne vante et même excommunie,Et dont les pensions attestent le génie ;Qui, recherchés des grands, des belles désirés,Des bourgeois amateurs sont encore admirés,Et qu’en face deux-même on vit en plein théâtre,Aux cris religieux d’un parterre idolâtre,Portés en effigie et placés sur l’autel,Nouveaux dieux, couronnés d’un laurier solennel.

Et ce sont ces honneurs qui portent ma colèreA revêtir leurs noms d’un opprobre exemplaire :Un critique jaloux de plaire aux bons espritsToujours du bien public occupe ses écrits.Eh ! quelle utilité peut suivre la satireLâchement dégradée et perdue à médireD’un troupeau d’écrivains au mépris condamnés,Morts avant que de naître, ou qui ne sont pas nés ?Dois-je exhumer Saint-Ange, et mettre au jour Murville ?Dois-je ordonner le deuil de Gudin, de Fréville ?Des cendres de Gaillard dois-je troubler la paix ?Leurs écrits publiés ne parurent jamais :Quel mal ont-ils produit ? D’une affreuse moraleLeur plume a-t-elle fait prospérer le scandale ?Prêché par eux, le vice eût perdu ses appas :Corrompent- ils le goût des lecteurs qu’ils n’ont pas ?Mais ceux qu’au moins décore un masque de génie,Qui d’ailleurs par l’intrigue, avec art réunieA l’obscène licence, au blasphème orgueilleux,Soutiennent leur crédit sur des succès honteux ;Dont le nom parvenu sollicite à les lire,Et donne à leur morale un dangereux empire :Voilà les écrivains que le goût et les mœursOrdonnent d’étouffer sous les sifflets vengeurs.

Eh ! que pourroient vos cris contre leur vaste gloire ?Soixante ans de succès défendent leur mémoire.On se rit, croyez-moi, d’un jeune audacieuxQui du Pinde français pense avilir les dieux.

On juge, croyez-moi, les vers, et non point l’âge.Si je suis jeune, enfin, j’en ai plus de courage.Qu’ils tremblent ces faux dieux dans leur temple insolent ;Je lai juré, je veux vieillir en les sifflant.D’ennuyer nos neveux vainement ils se flattent :Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent.Je suis contre leur gloire armé de leurs écrits.Je ne m’aveugle point ; d’un sot orgueil épris,Mon crédule Apollon sur son foible génieN’a point fondé l’espoir de leur ignominie,Mais sur l’autorité de ces morts immortels,Des peuples différents flambeaux universels ;Grands hommes éprouvés, dont les vivants ouvragesSont autant de censeurs des livres de nos sages ;Qui, parlant par mes vers, du goût humbles soutiens,Couvrent de leurs talents l’impuissance des miens ;Aux regards du public que ma voix désabuseDe leur antiquité semblent vieillir ma muse,Et devant mes écrits, de leur nom appuyés,Font taire soixante ans de succès mendiés.Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures,Donne encor plus de poids à mes justes censures.On connoît ces vieillards sur le Pinde honorés ;Politiques adroits, charlatans illustrés :Les uns, pour assurer leur gloire viagère,Dévouant au faux goût leur Apollon vulgaire,De la philosophie arborent les drapeaux ;D’autres, pour ménager leur illustre repos,Flattant tous les partis de caresses égales,Ont juré de mentir aux deux ligues rivales ;Et tous, par intérêt taisant la vérité,Vendent le bien public à leur célébrité.Le jeune homme, ignoré des partis qu’il ignore,De leurs préventions n’est point esclave encore.Rempli des morts fameux, ses premiers précepteurs,C’est par leurs yeux qu’il voit, qu’il juge les auteurs ;Son goût est aussi vrai que sa franchise est pure ;Comme il sort de ses mains, il sent mieux la nature ;Son libre jugement est désintéressé,Et son vers dit toujours tout ce qu’il a pensé.De votre honte, enfin, vos cris viennent m’instruire :Pourquoi vous plaignez-vous, si je n’ai pu vous nuire ?

C’est toi seul que je plains, intraitable rimeur ;Ta mère te conçut dans un accès d’humeur ;Depuis cherchant à nuire, et nuisant à toi-même,Tu devins satirique et méchant par système.

Ne me prêchez donc plus.

Hélas ! l’humanité »,Mon frère, à vous prêcher excite ma bonté :Voyez dans l’avenir quels regrets vous dévorent ;Vous n’aurez point d’amis.

Les ennemis honorent.

Point de prôneurs.

J’aurai mes écrits pour prôneurs.

Quels seront vos appuis ?

Tous les amis des mœurs :Tous ceux qui du faux goût ont rejeté l’empire ;Un roi qu’on peut louer, même dans la satire.

Qu’importe ? aux pensions nous serons seuls admis ;Ayez pour vous le roi, nous aurons les commis.

Sous un roi qui voit tout ils suivent la justice.Mais soit : n’écrivez plus, et qu’on vous enrichisse :Vous aimez la fortune, et moi la vérité :Trop heureuse à mes yeux la douce pauvretéD’un poète anobli de mœurs et de courage,Qui peut dire : Jamais de mon avare hommageJe n’ai flatté le vice, en mes vers combattu ;J’ai perdu ma fortune à venger la vertu.Si je vois mes travaux payés d’un peu d’estime.Ce peu de gloire au moins est noble et légitime ;Tous mes écrits, enfants d’une chaste candeur,N’ont jamais fait rougir le front de la pudeur ;Ils plaisent sans blasphème et vivent sans cabales ;Mes modestes succès ne sont point des scandales ;Et si du temps jaloux mon nom est respecté,Mon nom ira sans tache à la postérité.

On vous calomniera.

Qui daigneroit vous croire ?

Vous serez opprimé.

J’en aurai plus de gloire ;Adieu…

Vous craindrez même un tragique trépas ;Vous ne dormirez plus.

Vous n’écrirez donc pas.

409 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources