Œuvres complètes, 1778· Imitations
Orphee, ou le pouvoir de l’harmonie
Dans les détours obscurs du monde souterrain,Triste, pâle éploré, demandant Eurydice,Orphée erroit, sa Ivre en main,Et lamentoit son long supplice.
« Cher objet d’une ardeur« Que ta mort n’a point étouffée,« O toi qui dans la tombe emportas mon bonheur,« Eurydice, entends-moi, viens, je suis ton Orphée.
« C’est pour toi que j’ai su, vivant, franchir ces bords« Dont l’effrovable entrée« N’est permise qu’aux morts.« Ah, combien j’ai souffert ! combien je t’ai pleurée !« La Grèce en vain se plaît à me vanter ;« Loin de me consoler, l’honneur pèse à mon ame :« Je ne devins fameux qu’en célébrant ma flamme,« Hélas ! et je n ai plus de plaisirs à chanter.« Ma lyre, mon seul bien après t’avoir perdue,« Ma lyre en doux accords si fertile autrefois…« Alors elle chantoit, de ta voix soutenue !« Ma lyre ne sait plus que gémir sous mes doigts ;« Et ton époux, comme un lis jeune encore« Qu’on auroit transplanté loin des pleurs de l’aurore,« Depuis ce jour affreux qui nous a séparés,« Flétri par ses douleurs, tombe et meurt par degrés.« Amante ingrate ! ombre cruelle !« Tu m’entends et ne voles pas ?« Pardonnez-moi, grands dieux, de chercher l’infidèle ;« J’avois cru que l’amour survivoit au trépas. »
A ces plaintes touchantesLes ombres s’échappoient de leurs cachots divers,Et, l’œil en pleurs, accouroient voltigeantes :Cerbère a vu le trouble des enfers,Et, surpris de trouver toutes ses voix glacées,Ouvre et secoue en vain ses trois gueules dressées.Tantale sans désirs voit les eaux s’approcher,Et s’enfuir aussitôt de ses lèvres arides.Sisyphe n’est-il pas debout sur son rocher ?Vovez l’urne qui fuit la main des Danaïdes,Sur sa roue immobile Ixion suspendu,Les serpents sommeiller sur le front des furies,Qui, penchant leurs flambeaux, semblent presque attendries.Et le chantre lui-même, immobile, éperdu,Bouler ses yeux surpris autour de ce prodige,Doutant, se demandant : N’est-ce point un prestige ?« Non, non, ce n’est point une erreur,« Tout cède aux accords de ma lyre :« Ah ! si du dieu des morts on peut fléchir le cœur !« Je l’essaierai du moins… Qu’importe si j’expire !« Tout risquer, c’est le droit, le vœu du désespoir.« Il faudra bien qu’il me rende Eurydice…« Hélas ! est-il un cœur que mon sort n’attendrisse,« Quand ma lyre et ma voix ne pourroient l’émouvoir.« Ouvre-toi devant lui, palais épouvantable« Du prince inexorable« Dont le trône de fer ombrage l’Achéron. »Il s’est ouvert : le chantre est aux pieds de Pluton.Déjà sa main flexible et sémillanteParcourt en bondissant sa lyre résonnante ;Bientôt elle paroît, timide et nonchalante,Effleurer doucement la corde qui frémit,Et, secondant sa voix impétueuse ou lente,Cette lyre à son gré tonne, prie, ou gémit.
« Pardonne à ma douleur extrême« Si je viens troubler ton séjour,« Dieu des morts, tu connois l’amour ;« Et j’ai perdu tout ce que j’aime.« Eurydice est sous ton pouvoir :« Ah ! Pluton, que mon désespoir,« Que ma voix te fléchisse ;« Rends-moi, rends-moi mon Eurydice.
« Voudrois-tu faire un malheureux ?« Ah ! prends pitié de ma jeunesse…« On n’est plus dieu sitôt qu’on cesse« D’être clément et généreux.« Vois ces membres flétris, vois ce pâle visage,« Lis, si tu peux, dans ce cœur déchiré :« Tous mes tourments sont ton ouvrage ;« Rends-moi mon Eurydice, et tout est réparé.
« Non, je ne puis penser que ta haine s’obstine« A toujours m’en priver.« Oh ! songe, songe à Proserpine ;« Sa mère, un dieu, peuvent te l’enlever !« Voudrois-tu que leur ame, à tes cris inflexible…« Tu frémis, et pour moi la tienne est insensible…« Non, non : rival du ciel, l’enfer sait pardonner ;« Mon courage te plaît, tu vas le couronner.« Ah ! que du moins mon sort, que ma voix te fléchisse« Rends-moi, Pluton, rends-moi mon Eurydice.
« Rien ne touche ton cœur,« Ni mes accords ni ma prière ?« Tombe, lyre impuissante, art maudit, art trompeur,« Je t’abandonne, et je hais la lumière.« Périsse un monde où je fus trop fameux !« Moi vivre encore où n’est point Eurydice !« J’habite les enfers, que la mort nous unisse.« Frappe, cruel ; jouis du trépas de tous deux.« Ma lyre, hélas ! ma voix n’a plus de charmes,« J’ai trop vécu. »
Pour la première fois Pluton verse des larmes,Il cède, il est vaincu.« Eurydice est à toi ; fuis, sors de mon empire.« — Eurydice ! — Est le prix des accents de ta lyre,« Fuis. » Mais il la perd sans retour,S’il jette avant de voir le jourUn regard, un seul regard sur elle.Telle est la loi du sort ; loi constante et cruelle !N’importe ; trop heureux, il a fendu la nuit,Et de loin à pas lents Eurydice le suit.Ils arrivoient ; le jour rasoit déjà leur tête,Lorsqu’impatient de ses feux,Vaincu, le chantre oublie un ordre rigoureux,Et s’arrête.Il a vu son épouse ; et ses travaux perdus,Gomme une onde qui fuit, passent et ne sont plus.Le Styx en a mugi ; son dieu, brûlant de joie,Tressaille sur son trône, et réclame sa proie,Qui laisse en ces vains mots tomber sa foible voix :« Malheureux ! qu’as-tu fait !… une seconde fois« Je te perds, tu me perds… et dans l’ombre éternelle« Déjà le destin me rappelle ;« Déjà mon œil se ferme… Orphée… ah !… cher amant…« Viens, qu’une fois encore Eurydice t’embrasse !« C’en est fait pour toujours, n’espère plus de grâce…« Hélas ! ces foibles bras te cherchent vainement,« Tendus au travers des ténèbres !« Orphée ! Orphée !… » A ces clameurs funèbres,Tout pâle, tout tremblant il étoit accouru ;Il croyoit l’embrasser, elle avoit disparu.Quels cris il a jetés ! quel regret le dévore !Il l’appelle, l’appelle, et la rappelle encore ;Il pleure, il court, il veut repasser l’Achéron,Aux dieux des morts, s’il peut, arracher son pardon,Et sur la terre encor ramener son amante :Mais l’impitoyable nocherToujours lui défend d’approcherDe sa barque flottante.Que fera-t-il sans elle ? où traîner ses regrets ?Depuis neuf mois entiers, à travers les forêts,Seul, désespéré, morne, errant à l’aventure,Ce déplorable époux lamentoit ses douleurs,Et toute la natureGémissoit avec lui, pleuroit sur ses malheurs ;Quand soudain près de l’Hébre ont paru des bacchantes,Qui, pour venger leur flamme, objet de ses mépris,Sur lui fondent en foule, et, de leurs mains sanglantes,Déchirent ses membres meurtris,Les dispersent dans Tonde ; et la troupe s’écoule.Sur l’Hébre épouvanté long-temps sa tète roule,Et sa voix même alorsCrie encore : Eurydice ! Et le fleuve et ses bords,Témoins d’un injuste supplice,En échos prolongés redisoient : Eurydice !
152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources