Œuvres complètes, 1778· Imitations
La mort d’Abel
CHANTS VII ET VIII, IMITÉS DE GESSNER
Chant septième
L’oiseau, pour reposer caché sous des feuillages,N’a point de ses accords égayé les bocages ;Le soleil n’a doré de ses premiers rayonsNi les brouillards errants, ni le faîte des monts :Dans les champs obscurcis l’air nage humide encore :Et loin de sa chaumière, au-devant de l’aurore,Caïn marche déjà, farouche et dans son cœurPortant tous les chagrins dont il veut fuir l’horreur :Il se figure encor son amante éperdue,Méhala, qui, croyant n’être point entendue,A voit toute la nuit prié, gémi, pleuré ;Malheureuse des maux dont il est dévoré.
Il erre sans dessein, et sa voix qui murmure,Dans le calme profond où dormoit la nature,Imite le bruit sourd d’un tonnerre éloigné.« Cette nuit, dans mes sens quel désordre a régné !« O songes ! disoit-il, ô nuit, ô nuit terrible !« Mon ame cependant reposoit plus paisible,« Et déjà s’envoloient mes noires visions,« Lorsque ses longs soupirs, ses lamentations« M’éveillent, malheureux ! et du soin qui la ronge« Accroissent mes ennuis, que le réveil prolonge.« Quoi ! ma couche toujours nagera dans les pleurs !« Toujours j’y puiserai de nouvelles douleurs !« Tu gémis, Méhala ! qu’ai-je donc fait ? quel crime ?« Elle ignore que Dieu rejeta ma victime ;« Et ses pleurs et ses cris, d’avance pour Caïn,« Ont en un jour obscur changé ce jour serein.« Abel est plus heureux… Qu’il parle, Dieu l’inspire ;« Qu’il agisse, on le vante ; on aime à lui sourire.« Je suis seul rebuté, c’est moi seul qu’en tous lieux« Poursuivent le courroux et la haine des cieux ;« Et quand je crois les fuir, c’est l’épouse que j’aime,« Que je préfère au jour, au Seigneur, à moi-même,« C’est toi, toi, Méhala, qui fais rentrer les maux« Dans ce cœur où déjà pénétroit le repos ! »
Bientôt devant ses pas se découvre dans l’ombreUn rocher d’où pendoient des arbustes sans nombre,Qui, s’ouvrant en berceaux sur un gazon naissant,A réparer sa force invitoient le passant.Là, vaincu de douleur, abattu, sans haleine,Caïn, prêt à tomber, d’un pas pesant se traîne,S’arrête, et prolongeant un pénible soupir :
« Sommeil ! ô doux sommeil ! daigne enfin m’assoupir,« Toi qui suspends les maux de la nature entière,« Toi qu’en vain j’appelois dans ma triste chaumière !« Nul en ces lieux du moins ne viendra me troubler,
« Ou le ciel qui me hait, ce ciel, pour m’accabler,« Même aux êtres sans vie a commis sa vengeance.« Et toi, dont Tanathème a tari l’abondance,« Toi dont les fruits douteux ne soutiennent mes ans« Que pour rendre Caïn malheureux plus long-temps« Terre, que tous les jours de mes sueurs j’arrose,« Un moment sur ton sein permets que je repose ;« Chargé d’ennuis, hélas ! épuisé de vigueur,« Le sommeil est pour moi le comble du bonheur. »
Caïn dit, et s’étend sur l’herbe parfumée,Ferme, ouvre, ferme encor sa paupière enflammée ;Et le sommeil, trompant ses chagrins envieux,Le couvre enfin de l’aile, et pèse sur ses yeux.Le fier Anamalech avoit suivi sa proie ;Invisible il s’approche, et, tout bouillant de joie,La traîne en espérance aux pièges qu’il lui tend :« Tu dors, Caïn ! tu dors ! le triomphe m’attend.« De mon esprit impur remplissons cet ombrage ;« Qu’il respire à-la-fois mon haleine et ma rage.« Venez, songes trompeurs, seconder mes projets,« Épouvantez ses yeux des plus hideux objets ;« Qu’il se lève, emporté d’une aveugle colère ;« Que Dieu mon ennemi, que son vertueux frère,« Lui soient dès ce moment plus odieux qu’à moi ;« Qu’enfin son crime à l’homme inspire tant d’effroi,« Tant de joie aux enfers, au ciel tant de surprise,« Que Satan, confondu de ma noble entreprise,« Du trône tombe au rang où je vis oublié,« Et baisse devant moi son front humilié. »Ainsi parle en secret l’ange altéré de crime ;Et tandis qu’il se couche auprès de sa victime,D’un sourd et long fracas retentissent les monts :Le vent fougueux, au vent disputant les buissons,Siffle, agite, et renverse, et relève leur tête,Que remplie à grand bruit l’effort de la tempête ;Et du morne Caïn les cheveux hérissésBattent son teint poudreux, et flottent dispersés.Mais en vain l’aquilon fait mugir le feuillage,En vain ses noirs cheveux ont couvert son visage ;Les pièges du démon près de lui sont tendus,Et son oreille est sourde, et son œil ne voit plus :Mais, pour Caïn, dormir c’est changer de souffrances.
Un songe affreux lui peint des campagnes immenses,Où, de chaume couverts, s’abaissent d’humbles toits,Rares et parsemés autour d’un vaste bois :Ses fils, ses petits-fils, répandus sur la plaine,Nus et le dos courbé, s’exerçoient hors d’haleine,Tandis que le soleil, de son char lumineux,Sur leur cou rembruni faisoit jaillir ses feux.L’un, de ses bras tendus pesant sur la charrue,Souffle, heurte, et fatigue une roche inconnue,Qui, repoussant du soc les coups retentissants,Épuise en vains efforts ses taureaux gémissants.L’autre, errant dans les blés qui verdissent la terre,Fait à l’herbe gourmande une implacable guerre ;Et vingt fois secouant la ronce à dards certains,Pour en briser la tige ensanglante ses mains.Pressé d’un bras nerveux, l’arbre s’agite et crie „La pomme, avec fracas, tombe et roule meurtrie ;Tout vit par leurs travaux : l’épouse en ses foyers,Plus tranquille, apprêtait leurs aliments grossiers.Mais de ces malheureux que Caïn considère,Aucun n’a plus ému ses entrailles de pèreQue l’aîné de ses fils, Éliel, son appui.Il le voit ; sur son front siège le sombre ennui ;Tout son corps est baigné d’une sueur brûlante.Il se baisse, il embrasse une charge accablante,La soulève, et s’agite et s’agite cent fois,Couvre son large dos de cet énorme poids ;Et, marchant à pas lourds dans un sentier pénible,Il s’écrie, épuisé : « Que la vie est horrible !« Dieu cruel ! que ton bras s’appesantit sur nous !ft Tu créas les humains ; les veux- tu perdre tous ?« Ou mon père et ses fils, les miens et leurs fils même« Ont-ils été les seuls qu’ait frappés l’anathème ?« Là, dans ces vastes champs, séjour des fils d’Abel,« Champs heureux qu’embellit un printemps éternel,« Champs d’où nous a bannis cette race perfide,« Resserrant nos foyers dans ce désert aride,« Vers ces lieux où, couchés sous des ombrages frais,« D’un Dieu qui les protège ils chantent les bienfaits,« Tout ce que dans son sein la terre a de richesse,« La terre le prodigue à leur molle paresse.« Jours sereins, douce paix, loisirs voluptueux,« Plaisirs purs, s’il en est… hélas ! tout est pour eux ;« Mais à nous que le ciel, nous que le sort outrage,« Le travail et la faim, voilà notre partage. »Éliel, à ces mots, sous son fardeau glissant,Chancelle, et vers son toit se traîne en gémissant.Caïn le voit, l’entend ; ce n’est point un vain songe.
Il le suivoit de l’œil ; mais devant lui s’alongeUne plaine ou par-tout se balancent des fleurs,Peuple odorant et riche en diverses couleurs.Mille ruisseaux, fuyant à travers la verdure,Se croisoient, circuloient, marioient leur eau pure,La divisoient encore, et, par de longs détours,Tantôt sous des berceaux ils égaroient leur cours,Tantôt en jaillissant rouloient dans un bocage,Où, promenant leurs flots sous le mobile ombrageD’arbres qui gémissoient courbés sous leur trésor,Ils répétoient les cieux, les arbres, les fruits d’or ;Et, lasse enfin d’errer, leur onde réunie,Lac paisible, étendoit sa surface aplanie.Là s’élève un bosquet d’orangers toujours verts,Où le zéphyr se joue et rafraîchit les airs :Ici le noir figuier de son feuillage sombreProtège les amants étendus sous son ombre :Loin d’eux, en serpentant, s’ouvrent de creux vallons,Où penchent les coteaux tout jaunes de moissons ;Et des troupeaux nombreux, épars sur la prairie,Foulent en bondissant l’herbe haute et fleurie.Plus loin s’ouvre un treillage en voûte replié,Que le rosier tapisse au muguet allié,Où de riants buveurs, de folâtres bergèresVont ensemble tromper les heures passagères.Sur des marbres polis, et de fleurs parsemés,S’élèvent en monceau divers fruits parfumés ;
Et le rouge nectar, pétillant dans la coupe,Fait cent fois tressaillir cette joyeuse troupe,Qui mêle, en son ivresse, aux chants mélodieuxLes rapides accords du luth harmonieux.
Mais que veut ce jeune homme ? on l’écoute en silence :Caïn le voit, pâlit, rougit à sa présence.« Amis ! que tout vous rie ; et pour mieux assurer« Ce bonheur dont le ciel nous voulut honorer,« Écoutez : c’est sans doute un ange qui vous aime,« Ou plutôt c’est le ciel qui m’inspire lui-même.
« La terre dans ces lieux, docile à nos désirs.« Semble, il est vrai, dit-il, veiller à nos plaisirs ;« Mais cette terre, amis, plus long-temps négligée,« Peut en ingrat désert être soudain changée.« Est-ce vous, est-ce moi, qui forcerons alors« Cette avare campagne à céder ses trésors ?« Nos doigts accoutumés à courir sur la lyre,« Fixés sur le râteau, pourront- ils le conduire ?« Et nos fronts, qui toujours reposent ceints de fleurs,« Sauront-ils du soleil défier les chaleurs ?« M’en croirez-vous, amis : quand, tombant des montagnes,« La nuit d’un voile épais couvrira les campagnes,« Courons, des laboureurs inondons le séjour ;« Et lorsque, travaillés des fatigues du jour,« Dans un sommeil paisible ils oublieront leurs peines,« Amis, fondons sur eux, et chargeons-les de chaînes.« Tout ce peuple grossier est fait pour nos besoins :« Esclaves trop heureux, les hommes, par leurs soins,« Dans nos champs cultivés enchaînant l’abondance,« Nourriront de leurs maux notre aimable indolence ;« Leurs femmes, leurs enfants, serviront nos beautés.« Mais l’ombre doit couvrir nos projets concertés ;« Au risque d’un combat le jour peut nous réduire. »
Il a dit, et soudain la troupe, qui l’admire,Par des clameurs de joie approuve son dessein,Et la scène a déjà changé devant Caïn.La nuit sur l’univers étend son aile noire ;Le projet se consomme, et les chants de victoire,Les cris d’un peuple entier qui pleure sur ses fers,Confondus, prolongés, épouvantent les airs ;Et la flamme, embrasant des chaumières croulantes,S’élève jusqu’aux cieux en colonnes sanglantes,Erre, et bat les rochers, dont le front rougissantRepousse au loin un jour immense et pâlissant.Aux funèbres lueurs de ce vaste incendie,Caïn voit ses enfants, voit leur race avilie,Devant les fils d’Abel marcher les bras liés,Comme un troupeau bêlant de moutons effrayés.
Tel fut son rêve ; hélas ! il en frémit encore,Quand du fond du bosquet, au flambeau de l’aurore,Abel le voit, s’approche à pas impétueux,Et reposant sur lui son œil affectueux :« Réveille-toi, Caïn ! réveille-toi, mon frère !« Déjà l’astre du jour s’élève et nous éclaire,« Et ton Abel encor ne t’a point embrassé.« Caïn !… Mais réprimons ce désir empressé ;« Vous, zéphyrs, gardez-vous d’agiter les feuillages ;« Et vous, chantres ailés, suspendez vos ramages…« Il repose… craignons de hâter son réveil ;« Ses membres fatigués ont besoin de sommeil…« Mais il vient de gémir ; il me nomme ! il m’appelle !« O ciel ! et sur son front la fureur étincelle !« Fuyez, songes affreux… Dieu ! rendez-lui la paix,« Et qu’en se réveillant il chante vos bienfaits ! »
Il s éloigne à ces mots, et sous une ombre épaisseS’assied, impatient de sa vive tendresse,Rêveur, et sur Caïn les yeux toujours fixés.Ainsi, la gueule ouverte et les crins hérissés,Dormant au bord d’un antre, un lion homicideForce, quoique assoupi, le voyageur timideDe reculer, de fuir par d’obliques détours,Tout pâle, et sans danger frissonnant pour ses jours.Qu’un trait sifflant dans l’air vole au monstre et le blesseAussi prompt que le coup sur ses pieds il se dresse,Cherche son ennemi, gronde, écume en fureur,Et, dans tout ce qu’il voit immolant le chasseur,Il déchire un enfant qui fuyoit vers sa mère :Tel Abel s’épouvante à l’aspect de son frère ;Tel se lève Caïn, les yeux étincelants,Du pied frappant la terre, et les membres tremblants,Terrible, impatient du jour qu’il voit encore :« Tombe sur moi le ciel ! que l’enfer me dévore !…« Je n’ai jamais senti, je ne sens que douleurs,« Et pour dernier tourment je vois que mes malheurs« Doivent s’éterniser dans ma race future…« Et tu ne t’ouvres pas, en vain je t’en conjure,« O terre ! un Dieu cruel est contraire à mes vœux…« Je dois vivre, il l’ordonne, et vivre malheureux !« Et, de peur que l’espoir d’un avenir tranquille« A souffrir le présent ne me rendît docile,« Sa main, sa main barbare a levé le rideau« Qui de mes maux futurs me voiloit le tableau !« Jour maudit où ma mère obtint par ma naissance« De sa fécondité la première assurance !« Et vous, champs renommés par son enfantement,« Des vengeances du ciel soyez un monument.« Puisse à vous cultiver l’homme perdre sa peine !« Puisse, en vous parcourant, une terreur soudaine« Du voyageur muet ébranler tous les os,« Et toi, monde odieux, rentrer dans le chaos ! »
Ainsi Caïn s’emporte : Abel tremblant l’écoute ;Il s’avance, il hésite, avance encore, et doute :« O mon frère ! a-t-il dit… Mais non… fuyons ce lieu ;« Ce n’est point lui… mon frère eût-il blasphémé Dieu ?« Caïn ! où donc es-tu ? qu’en mes bras je te serre !« — Le voici, répond-il dune voix de tonnerre ;« C’est moi ; reconnois-tu ce frère criminel,« Jeune et beau favori du vengeur éternel ?« Te l’a-t-il dit ce Dieu, que ma race proscrite« Doit, esclave, ramper sous ta race bénite ?« Et, des champs à tes fils épargnant les travaux,« S’épuiser pour nourrir leur tranquille repos ?« Éloigne-toi, perfide ! — Ah, Caïn ! ah, mon frère !« Quel songe a contre Abel rallumé ta colère ?« A peine le jour luit, j’accourois t embrasser :« Cruel ! et de tes bras je me vois repousser ;« Moi qui m’étois promis tant de vives caresses !« Est ce là ton amour ? sont-ce là tes promesses ?« Ne puis-je t’inspirer que haine et désespoir ?« Oh ! quand luira ce jour où les cris du devoir,« Réveillant dans nos cœurs l’amitié fraternelle,« Rapporteront la joie à l’ame paternelle,« Où ta haine obstinée entretient la douleur !« Non, tu ne me hais point ; juge mieux de ton cœur.« Cette réunion devant le ciel j urée,« Tu nas pu l’oublier, elle est pour moi sacrée.« T’ai-je offensé depuis ? comment ? quel jour ? en quoi ?« Parle… Mais quel regard tes yeux lancent sur moi !« Je suis Abel, ton frère… ah ! souffre qu’il t’embrasse !« — Serpent ! n’approche point… crains tout. » Vaine menace :Son cœur entraîne Abel, et vers l’ingrat qui fuitIl court les bras ouverts, et l’appelle, et le suit,L’appelle encor, l’atteint de la voix, de la vue :Mais le cruel, chargé d’une lourde massue,Sourd aux cris de son frère, et prompt à l’éviter,Où sa fureur le guide il se laisse emporter.« Regarde qui tu fuis ; c’est un frère qui t’aime« Beaucoup plus que le jour, plus encor que lui-même ;« C’est Abel. » A ce nom il revient sur ses pas.Abel, impatient, se jetoit dans ses bras.Caïn, que vas-tu faire ?… ah, malheureux ! arrête…C’en est fait, la massue a sifflé sur sa tête ;Abel tombe, et, blessé d’un coup trop assuré,Se roule, se débat, sanglant, défiguré,Cherche encore de l’œil l’humble toit de son père,Et, tourmentant sa voix pour appeler son frère,Lui pardonne des yeux, et meurt. Lâche assassin,Après ce coup fatal qu’est devenu Caïn ?Le voyez-vous pâlir, entouré de son crime,D’un œil épouvanté regarder sa victime,Qui lutte avec la mort, traînant de longs soupirs,Reculer, frissonner, s’éloigner en désirs,Et rester enchaîné dans ce lieu redoutable ?L’entendez-vous crier dune voix lamentable :« Ranime-toi, mon frère. Abel, ranime-toi ;« Cet œil fixe et mourant, détourne-le sur moi.« Va, je ne te hais point ; pardonne-moi ma rage,« Abel !… Comme le sang inonde son visage !« Quai-je fait ? malheureux ! malheureux, qu’ai-je fait ?« J’ai pu l’assassiner !… Eh ! quel fat son forfait ?« Mais il vient d’agiter sa tête appesantie ;« Peut-être… » Il a saisi ce cadavre sans vie,Le soulève, et toujours doutant de son trépas :« Abel ! mon frère ! Abel ! Abel ne m’entend pas !« C’en est fait, il n’est plus… et ma main criminelle« Vient d’enseigner le meurtre à la race mortelle !« Fuyons ; comment ?… où fuir ?… Ah ! déjà ma terreur« Croit entendre, croit voir une mère, une sœur,« Et mon épouse même, et le plus tendre père,« Me redemander tous le fils, l’époux, le frère« Que mon bras ennemi leur ôta dans Abel.« Que leur dirai-je ? hélas ! » Il regarde le ciel,Se déchire le sein, se meurtrit le visage,Et s’enfonce, en criant, dans l’ombre du bocage.
Des maux qu’il a causés le démon orgueilleux,Se lève, touche au ciel de son front sourcilleux ;Couvre Abel de ses yeux étincelants de joie,Et s’admirant en lui : « Que l’enfer me revoie,« Dit-il, et que Satan s’égale encore à moi !« Par ce triomphe seul je puis marcher son roi.« Et toi, l’ami du ciel, frère, amant, fils si tendre,« Lève-toi, chante un Dieu qui n’a pu te défendre.« Ce Dieu créa le monde, il commande à la mort,« Il s’en flatte du moins… et, maître de ton sort,« Pouvant te rendre au jour, il hésite, il balance.« Je l’ai donc une fois convaincu d’impuissance. »Et regardant les cieux, il les brave de l’œil.
Dieu parle, et ce visage où reluisoit l’orgueilDu morne désespoir porte la noire empreinte ;Il s’indigne, il frémit de connoitre la crainte ;Et, d’un fleuve de feu couvert, environné,Il retombe, en hurlant, dans l’enfer étonné.
Chant huitième
Du séjour des humains, la voix de l’innocenceS’élève jusqu’aux cieux, et demande vengeance :Dieu, du haut de son trône, est frappé de ses cris ;Son trône en a tremblé ; le chérubin surpris,Dans sa mémoire en vain cherchant l’air qu’on répète,Se penche tristement sur sa lyre muette :Ce palais, que la joie a toujours embelli,D’un silence imposant tout-à-coup s’est rempli,Et trois fois aussitôt la foudre roule et gronde.Un nuage enfermoit le souverain du monde ;Il s’ouvre, et laisse voir son front éblouissant.Un archange est nommé ; l’archange obéissant,D’un pas respectueux, vers l’enceinte sacréeMarche, et, couvrant ses yeux de son aile dorée,Se prosterne, attentif aux ordres du Seigneur :Tout le Ciel incertain écoute avec terreur,Et l’Éternel a dit : « La mort a, par un crime,« Ravi sur les humains sa première victime ;« La gloire de mon culte, Abel enfin n’est plus.« C’est à toi, Gabriel, d’assembler mes élus ;« Tu veilleras près d eux, quand la mort effrayante« Secouera sur leur front sa faux impatiente ;« A ce dernier instant, où le juste troublé« Reporte un œil craintif sur son âge écoulé,« Et, comptant les vertus dont son ame est ornée.« Gémit, non de finir sa carrière bornée,« Mais de m’offrir un cœur indigne encor de moi :« Loin de lui, Gabriel, chasse ce vain effroi,« Dis-lui que le Seigneur, plus clément que sévère,« S’il récompense en Dieu, ne sait punir qu’en père.« Vole, et dès ce moment cherche l’ame d’Abel ;« Les cieux lui sont ouverts. Et toi, Salachaël,« Va, cours à l’homicide annoncer l’anathème.« Partez. » Tel fut l’arrêt de l’arbitre suprême ;Et le monde, exhalant de longs gémissements,Tremble au bruit de sa voix jusqu’en ses fondements,Tandis que loin des cieux, précédés du tonnerre,Les ministres ailés s’abattent sur la terre.
Déjà paroit Abel : d’un vol précipitéSon archange sillonne un fleuve de clarté,Parfume, embellit tout de sa présence auguste,S’approche, et souriant : « Esprit pur, ame juste,« Quitte ce corps grossier, lève-toi glorieux :« Tu n’es plus à la terre, Abel est tout aux cieux.« Viens, et connois enfin si, pauvre en ses largesses,« Dieu berce la vertu d’impuissantes promesses. »Il parle, et de ce corps, plus prompte que l’éclair,L’ame sort radieuse, et s’élance dans l’air.« Où suis-je ?… où vais-je ?… où vais-je ? ô torrent de délices !« — De ton bonheur encor ce n’est que les prémices.« Vois, sens, connois ton Dieu ; je t’y vais réunir.« — Et mon frère ? — Il vivra. — Dieu ! c’est trop le punir.« Dieu, bénissez Caïn ; et vous, vous tous que j’aime,« Vous dont le cœur abhorre et craint l’instant suprême,« Épouse, mère, enfants, père désespérés,« Ne pleurez point sur moi… c’est m’outrager : mourez ;« Et vers Dieu, sur mes pas, vous ouvrant une route,« Accourez partager le bonheur que je goûte…« Ah ! s’il existe au ciel des plaisirs imparfaits,« Mes plaisirs loin de vous le seront à jamais. »
Ainsi parloit Abel, et dune aile assuréeL’ange fend avec lui les champs de l’empyrée,Environné d’un chœur de riants chérubins :L’air résonne, enchanté de leurs hymnes divins ;Tandis que, pénétrés d’une divine ivresse,Et d’Abel étonné respirant l’allégresse,Les habitants nombreux des célestes vallonsFont mollement jouer sous leurs doigts vagabonds,Ou la flûte argentine, ou la harpe éclatante :Les vents ont suspendu leur haleine inconstante ;Et, craignant de troubler ces chants harmonieux,Les astres étonnés roulent silencieux.L’air est un océan de mouvante lumière,L’éclat de Dieu jaillit sur la nature entière ;Et ce globe maudit, noir séjour du mortel,Orgueilleux de nourrir des enfants pour le ciel,Tressaille, et se revêt d’une fraîche verdure.
Cependant l’homicide erroit à l’aventure ;Il veut fuir ; mais, hélas ! comment fuir le remord ?Poursuivi d’un serpent qui glisse avec la mort,Ainsi le voyageur d’un pied léger l’évite ;Plus subtil, le serpent saute et vole à sa suite :Il va, revient en vain, le trompe en circulant ;Le monstre s’en irrite ; armé d’un œil brûlant,Dardant sa triple langue, il se dresse, il s’élance,Siffle, et, vainqueur enfin de toute résistance,Serre son ennemi dans ses replis nombreux :En vain l’infortuné jette des cris affreux,Arrachant à-la-fois de son flanc tout livideEt des lambeaux de chair, et ce reptile avide ;Hélas ! un froid venin, dans son corps répandu,Avec son sang déjà circule confondu.
« Quoi ! par-tout voir Abel expirant sous ma rage !« Toujours fuir, et toujours retrouver cette image !« Je Fai bien mérité. Barbare que je suis !« Où me cacher ? que faire ? où traîner mes ennuis ?« Encor s’il m’eût aimé d’un amour moins sincère,« S’il m’avoit outragé, s’il eût maudit son frère ;« Oui, l’on m’excuseroit : mais l’avoir massacré,« Quand d’un bras caressant il me tenoit serré ;« Au moment où son cœur, enflammé de tendresse,« Battoit contre le mien, partageoit ma tristesse :« Cruel ! est-ce un forfait qu’on puisse pardonner ?« Insensé ! c’est par là que j’ai cru détourner« Les revers que du sort mes enfants ont à craindre !« Qu’entends-je ? c’est mon frère… il semble encor se plaindre.« Ah, malheureux ! fuyons ce sang qui me poursuit ;« Fuyons, fuyons ces lieux, où le jour et la nuit« Doivent m’offrir sans cesse et la mort, et mon crime,« Et le courroux du ciel, hélas ! trop légitime,« Peints dans tous les objets dont je marche entouré ! »Vous l’eussiez aussitôt vu fuir désespéré :Mais un nuage en feu s’abat, tonne, le couvre ;Et de son large flanc, qui résonne et s’entrouvre,Une voix formidable est sortie en ces mots :« Qu as-tu fait de ton frère ? » Et par-tout les échosRedisoient, effrayés, « Ton frère ! » et l’homicide :« Eh bien, mon frère, eh bien, m’en a-t-on fait le guide ? »Et, frappé de terreur, confus, défiguré,Sur ses genoux tremblants il recule égaré ;Quand, tout couvert de feu, du nuage s’élanceUn ange : il n’avoit point cet air de bienfaisanceQui décèle aux humains un ministre de paix ;Les menaces du ciel vivent dans tous ses traits ;Géant énorme, il marche, et fait gémir la terre ;Dans l’une de ses mains flamboyoit un tonnerre,L’autre s’appesantit sur le front du pécheur :« Perfide ! arrête, tremble, écoute un Dieu vengeur.« Qu’as-tu fait ? J ’a vois dit que l’envie et la haine« Introduiroient la mort parmi la race humaine :« Abel meurt sous tes coups, je suis justifié :« Mais ton forfait m’outrage, et n’est point expié ;« L’innocence en gémit… Eh bien ! tes mains avides« Tourmenteront en vain les campagnes arides :« J’ai parlé ; plus de champ qui soit fécond pour toi.« Cherche à présent un Dieu moins terrible que moi ;« Et s’il est un pays libre de ma puissance,« Ou ne puisse avec toi parvenir ma vengeance,« Vole-s-y, tu le peux. Je fus ton père, ingrat !« Mais dans moi, dans ce père, après ton attentat,« Vois un Dieu : sois maudit, c’est là ta destinée. »Plein de honte, sans voix, et la tête inclinée,L’homicide écoutoit, morne d’étonnement,Et sous le bras divin restoit sans mouvement ;Mais son ame en secret géraissoit agitée,Autant et plus encor que le coupable athée,Lorsque, la foudre en main, tonnant du haut des airs,L’Éternel à ses yeux gourmande l’univers ;Qu’il voit sous des palais la terre déchiréeSe rejoindre et couvrir leur voûte dévorée,Et les temples sacrés qu’ont profanés ses pasEntre-choquer leurs tours et voler en éclats ;Quand parmi ce tumulte, où le monde entier veille,Les plaintes des mourants alarment son oreille,Que la terre vomit contre un ciel ténébreuxDes rochers embrasés, des colonnes de feuQui n éclairent au loin que d’immenses ruines,Monuments trop certains des vengeances divines :Alors, alors il pleure, et son cœur effrayéConfessant malgré lui le Dieu qu’il a nié,Il tombe sans chaleur sur la terre ébranlée.Ainsi trembla Caïn : son ame désoléeLong-temps cherche une voix pour dépeindre ses maux ;Sa voix s’élève et meurt au milieu des sanglots.« Hélas ! pour te fléchir, oui, je suis trop coupable :« Dieu terrible, dit-il, vengeur inexorable !« Tu me proscris ! où fuir ? hélas ! est-il des lieux« Où puisse le méchant se cacher à tes yeux ?« J’aurai beau promener ma course vagabonde,« Ta vengeance avec moi traversera le monde ;« Heureux si quelque ami, me déchirant le sein,« Délivroit l’univers d’un infâme assassin.« D’un monstre… — Soit chargé d’un plus cruel supplice« Quiconque auroit sur toi levé sa main propice !« Les remords dévorants, imprimés sur ton front,« Doivent assez parler aux yeux qui les verront,« Pour qu’on dise : Voilà Caïn le fratricide ;« Écartons-nous des lieux qu’a foulés ce perfide. »
L’ange fuit, et son vol a bouleversé l’air :L’éclair dans un ciel noir poursuit, croise l’éclair ;Les vents, en mugissant, répandent les ravages,Étendent la poussière en immenses nuages,Et, courbant les forêts, emportant les buissons,De leurs débris confus inondent les moissons ;Tandis que, de l’aurore au couchant élancée,La foudre, sans repos par la foudre pressée,Environnant Caïn de l’aspect du trépas,Gronde dans l’ombre, éclate, et tombe avec fracas.A ce bruit effrayant, des ombres fugitivesSemblent en longs regrets traîner leurs voix plaintives :Vous diriez qu’au proscrit la nature en fureurPar ce vaste désordre exprime son horreur.Ces mots frappent encor son oreille troublée :« Sois maudit, malheureux ! » La tête échevelée,Sombre, tout frissonnant, et les bras étendus,Il roule autour de lui ses regards éperdus ;Et recevant la mort à chaque éclair qui brille,Il veut du moins tomber aux pieds de sa famille ;Mais ses genoux rétifs trompent sa volonté.Dieu ! de quel désespoir son cœur est tourmenté !Ses yeux gonflés de pleurs ne sauroient en répandre.L’orage a disparu ; lui croit toujours l’entendreMugir en s’étendant, gronder et retentir :Tout à ses yeux paroît vouloir s’anéantir :« Et je respire encor ! Dieu cruel ! Dieu barbare !« De mon sang par pitié daigne être moins avare !« La mort est le seul don que j’attends de ta main.« Montagnes, couvrez-moi ; terre, abyme ton sein,« Engloutis mon forfait, mes jours, et mon supplice…« Non, non, n’espérez point qu’à mon gré je périsse…« Dieu, la terre, les monts, tout est sourd à mes cris.« M’abreuve de mes pleurs, dévorer les mépris,« Mourir autant de fois que j’ai d’instants à vivre,« Voilà, voilà, Caïn, quel sort doit te poursuivre.« Ah ! maudit soit ce bras, trop docile à mes vœux,« Qui plongea dans son sang mon frère malheureux !« Qu’il sèche sur mon corps comme un rameau débile,« Sans écorce, blanchi sur un chêne stérile !« Et toi, jour odieux, où le plus noir démon« Par un songe imposteur égara ma raison,« Que toujours le soleil, plein de taches errantes,« Et ne parsemant l’air que de lueurs mourantes,« Paroisse avec regret te rendre à nos climats !« Que l’univers entier, redoutant le trépas,« Marque de cris affreux ton retour et ta fuite !« La terre, avec Caïn par l’Éternel maudite,« Peut-elle trop long-temps rappeler aux humains« L’horreur de l’attentat dont j’ai rougi mes mains ?« Mais ces foudres, ces vents, leur immense murmure,« Cet appareil de mort embrassant la nature,« Leur peindra-t-il assez les tourments de mon cœur ?« D’autant plus malheureux que j’en suis seul auteur,« Que. les méritant tous, quelque sort qui m accable,« Je n’aurai jamais droit aux pleurs de mon semblable. »
Non loin de l’homicide, un chêne audacieuxDe son front mutilé menace encor les cieux,Et, fier d’être semé d’un reste de feuillage,Sur la mousse brûlée ouvre un informe ombrage,Noir des coups du tonnerre et par les vents brisé :C’est là qu’il s’est assis, de forces épuisé.Sa tête, pesamment contre l’arbre rangée,Des pavots du sommeil reposoit ombragée ;Et ses membres, long-temps flétris par la douleur,Déjà se remplissoient d’une jeune vigueur,Indolemment jetés sur l’herbe défleurie :Tout-à-coup il se lève, et furieux s’écrie :« Oui, je l’entends gémir, je vois son sang couler !« Et quelle main cruelle ose bien l’immoler ?« Arrêtez ! c’est mon frère ; oui, c’est Abel. Perfide !« Mais où va ton erreur chercher le parricide ?« Toi seul, toi seul as pu commettre un tel forfait !« O mon frère ! mon frère ! ah ! par ce que j’ai fait« Juge, si tu m’aimas, quel sort me désespère ;« Et cesse par pitié de poursuivre ton frère. »En des rêves affreux tristement absorbé,Près du chêne, à ces mots, Caïn est retombé.
Bientôt le sage Adam, suivi de sa compagne,Sort, et, d’un pied tardif traversant la campagne.Demande où sont ses fils, qui les tient arrêtés,Que font-ils, et pourquoi se sont-ils écartésAvant d’avoir payé leur tribut de tendresse.Abel, Abel sur- tout l’étonné, l’intéresse :« Jamais de ses travaux Abel n’ouvrit le cours« Sans avoir embrassé les auteurs de ses jours ;« Et ce fils vertueux, ce fils qui nous adore,’« Aujourd’hui dans les champs a devancé l’aurore.« Ah ! courons, chère épouse ; allons chercher mon fils.« Mon fils, n’en doutons point, sous quelque ombrage assis« Élevant jusqu’au ciel son ame noble et pure,« Entretient dans ses chants le Dieu de la nature :« Mais je veux le revoir ; pardonne à mon effroi ;« Le jour le plus riant devient sombre pour moi,« Si par bénir ses fils Adam ne le commence.« Viens… — Ève autant que toi désire sa présence.« Mais vois ces fruits dorés, et connois mon dessein ;« J’ai dit : Avec Adam j’irai trouver Caïn ;« Il recevra ces fruits de la main de sa mère,« Il verra ma tendresse et l’amour de son père ;« Et, sensible à nos soins, j ose au moins l’espérer,« Nous ne l’entendrons plus sans cesse murmurer,« Se plaindre que son frère, objet de préférence,« Est seul chéri de nous… — Que j’aime ta prudence !« Oui, volons vers Caïn ; l’éclat de ce beau jour« A dû rendre son cœur plus docile à l’amour. »Soudain, pressant leurs pas appesantis par lâge,L’un sur l’autre appuyés, ils montoient au bocage.Au détour d’un sentier, deux arbres opposés,Laissant tomber leurs bras épaissis et croisés,Forment sur leur passage une large barrière :Ève, pour la franchir, s’avance la première,L’entrouvre… « Dieu ! que vois-je ?… » Aussitôt sur ses pas,Tremblante, elle recule, et volant dans les brasD’un époux qui frissonne et la soutient à peine…« Un homme, lui dit-elle, étendu sur l’arène !…« D’une aveugle terreur ne va pas m’accuser ;« Non, ce n’est point ainsi que l’on peut reposer ;« De son front tout poudreux il presse la verdure :« C’est la taille d’Abel, sa blonde chevelure…« Le vois-tu ? c’est lui-même… ô mon fils ! léve-toi,« Et secoue un sommeil qui me glace d’effroi !« Mon fils !… » Épouvanté de son morne silence,Adam vers le cadavre, impatient, s’élance…« Du sang ! Ève ! du sang !… » A ces terribles motsÈve d’un cri subit a frappé les échos :Elle tombe mourante, et sa tête oppresséeSur le cœur d’un amant repose renversée.Hélas ! que fera-t-il ? comment la secourir ?Lui-même de douleur se sent prêt à mourir.Avez-vous jamais vu des figures sacréesAutour d’un vieux tombeau s’embrassant, éplorées :Près du cadavre ainsi tous deux siègent muets.
Tout-à-coup, échappé de la nuit des forêts,Le coupable en ces lieux rentre. En voyant sa mèreImmobile et sans voix dans les bras de son père,Qui dort inanimé sous le poids du chagrin,« Tremblez, dit-il, c’est moi qui suis son assassin ;« Il vous sied bien, cruels, de plaindre ma victime !« Votre lâche foiblesse est cause de mon crime ;« Vous seuls m’avez perdu : soyez maudits tous deux !« Je suis son assassin. » Il dit : déjà loin deux,Solitaire, il parcourt les bois vastes et sombres,Et cache ses remords dans l’épaisseur des ombres.
Mais, au bruit de sa voix, Adam tout étonné,Rompant le froid sommeil qui le tient enchaîné,Tient de rouvrir ses yeux, et d’un regard timideCherche encor, mais en vain, les pas de l’homicide.Là, d’un fils adoré le cadavre s’étend,De poussière noirci, de meurtre dégouttant ; «Ici, sur son sein même, une épouse chériePeut-être sans retour languit évanouie :« Où suis -je ? ô mère, ô fils, ô père infortuné !« Voilà ce que mon cœur avoit trop deviné !« Comme il est étendu ! mon fils… et c’est ton frère…« Le monstre… hier encor (qui ne l’eût dit sincère ?)« Te juroit devant moi le plus constant amour ;« Et c’est lui, c’est sa main qui t’a ravi le jour !« A cette heure, en ces lieux, il osoit nous le dire…« Il osoit… Quoi ! celui qui vient de me maudire,« Ce barbare est mon fils !… ce cadavre glacé,« Qui dans des flots de sang nage ici renversé,« Il est aussi mon fils !… Ah ! lorsque la justice« De ma rébellion prononça le supplice,« De vois-tu me cacher la moitié de mon sort ?« Tu ne m’avois, ô Ciel ! annoncé que la mort.
« Et toi, mon seul espoir, toi, mon unique asile,« Es-tu morte en mes bras ? tu restes immobile,« Ève… hélas ! sur nos maux ton œil craint de s’ouvrir :« C’est donc moi, c’est moi seul qui dois vivre et souffrir ?« Cependant je bénis ta volonté suprême,« Grand Dieu ! Mais quelle horreur s’empare de moi-même !« Est-ce la mort ? ô mort, frappe tes derniers coups ;« Joins le père à son fils, joins l’amante à l’époux…« Abel !… Il n’est donc plus ! » Une sueur mortelleDe son front pâlissant sur ses membres ruisselle ;Sa voix meurt, et ses yeux, de larmes obscurcis,Se fixent tristement sur le corps de son fils.
Des chaînes de la mort Ève enfin dégagéeLève insensiblement sa tête soulagée ;Et, du fond de son cœur oppressé de sanglots,Foible et tout effrayée, elle exhale ces mots :« S’éloigne-t-il ? Adam ! Adam ! sa voix tonnante« Ne vient plus retentir sur mon ame tremblante.« Il nous maudit… Ingrat ! si c’est un jeu pour toi,« Maudis ta mère encor, mais ne maudis que moi.« C’est moi, moi dont la main vous plongea dans l’abyme ;« Adam n’a pu vouloir ni commettre le crime ;« Et mon fils, par ton bras, c’est moi qui l’ai frappé.« Mon fils !… » Ce nom dans l’air s’est à peine échappé,Déjà sur le cadavre elle tombe étendue,L’embrasse, et d’une voix qui n’est plus entendueElle s’écrie : « Abel ! mon fils ! Abel ! Abel !« C’en est fait, et sa mort comble en ce jour cruel« La malédiction contre nous prononcée.« La voilà cette mort qui nous fut annoncée !Mais sur qui s’est levé le bras du meurtrier ?Étoit-ce à l’innocent à mourir le premier ?Ah ! dis-moi qu’aujourd’hui ta haine est mon partage ;Dis-moi que tes revers ont été mon ouvrage ;Laisse-moi voir tes pleurs : Adam ! n’est-ce pas moiQui d’un Dieu trop jaloux te fis trahir la loi ?Mon forfait t’a perdu, j’en dois sentir la honte.Ose du sang d’un fils me redemander compte.Vous, enfants malheureux, venez réclamer tousUn frère qui sans moi vivroit encor pour vous.Hélas ! en expirant a-t-il maudit sa mère ?,..— Crois plutôt qu’il songeoit combien seroit amèreLa douleur que sa mort verseroit dans ton sein.Mon fils a pardonné même à son assassin.— Voilà ce qui me rend encor plus criminelle…O mon fils !… ô mon fils ! — Que veux-tu donc, cruelle ?Toujours te reprocher les maux que mon cœur sent ?Eh ! quel crime as-tu fait dont je sois innocent ?Va, nous fûmes tous deux également coupables ;Nous en portons la peine ; et nos cris lamentables,Et tes embrassements, et mes pleurs superflus,Ne ranimeront point notre Abel qui n’est plus.Soumettons-nous, fuyons loin de ces lieux funestes ;Abandonne à la mort ces déplorables restes ;Suis-moi… Ce désespoir où ton cœur est plongéSemble accuser le Ciel de s’être trop vengé.Il te voit, il m’entend, ce Ciel juste et terrible ;Il sait quel est pour toi le coup le plus sensible :S’il alloit… — Il n’a plus de fils à m’arracher…— Quoi ! mon amour, quoi ! rien ne peut t’en détacher ?« — Laisse-moi dans son sein mêler encor mes larmes.« — Viens, suis-moi ; mes tourments ont-ils pour toi des charmes« — Que je l’embrasse encor pour la dernière fois !« — Chère épouse ! — Ah, cruel ! je t’entends, je te crois,« Ton Dieu, dans ce moment, me défend d’être mère…« Sans doute il me faudroit, pour ne point lui déplaire,« Voir mon fils tout sanglant, et, sage en mes douleurs,« Me vaincre, à ton exemple, et dévorer mes pleurs !« Je laisse à ta vertu cet excès de constance,« Et je me plains d’un Dieu qui punit l’innocence ;« Ou plutôt c’est à toi de répondre pour lui :« Où mon Abel est-il ? parle, est-ce d’aujourd’hui« Que nous craignons Caïn, que tu connois sa haine ?« N’en pré voy ois-tu pas la suite trop certaine ?« Et tu n’as pas tremblé ? Sur quelle foi, comment« As-tu pu de ton fils t’éloigner un moment ?« Que faisois-je moi-même, où m étois-je égarée,« Quand le monstre est sorti, quand sa main abhorrée« Sur son front innocent levoit les premiers coups ?« O ciel ! ô fratricide ! ô trop aveugle époux !« Qu’avez-vous fait d’Abel ? Ah ! vérité funeste !« Le cadavre insensible est tout ce qui me reste. »Soudain l’expression semble fuir sa douleur,Et sa douleur muette hésite sur son cœur.O femme ! ô mère, hélas ! mère trop malheureuse !Le visage couvert d’une pâleur hideuse,Malgré les cris d’Adam, malgré tous ses efforts,Voyez-la de nouveau s’élancer sur ce corps,De nouveau le serrer de ses mains défaillantes,Coller sa froide bouche à ses lèvres sanglantes,Y respirer la mort trop tardive à son gré,Et, baignant de vains pleurs son front défiguré,S’éteindre en soupirant, et rester immobile.Dieu, qui protèges l’homme à tes ordres docile,Peux-tu, cédant la palme aux fureurs de Satan,Dans ce moment fatal abandonner Adam ?Oui, s’il éprouvoit seul les traits de ta justice,Il t’eût fait de ses maux un noble sacrifice ;Mais voir d’un cœur soumis, voir d’un œil assuréSon épouse mourir sur son fils massacré,Cet effort si cruel, grand Dieu ! peux-tu l’attendre ?A ce triste spectacle, il me semble l’entendreMaudire et ses destins, et son crime, et ses jours,Appeler à grands cris la mort qui fuit toujours.Tout paroît s’attendrir : l’astre du jour s’arrête,Et d’un voile sanglant enveloppe sa tête ;Le vent craint de frémir, caché dans sa prison ;Un silence inquiet embrasse l’horizon ;L’écho seul avec lui, l’écho gémit sans cesse ;Et l’univers entier respire la tristesse.
Mais déjà, déchirant son voile nébuleux,Le soleil montre un front armé de nouveaux feux ;Et, vainqueur de la nuit qui couvroit sa carrière,L’enferme et l’engloutit dans des flots de lumière :Tout rit, tout se colore, et la terre et les cieux,Tandis que, s’abaissant en orbe radieux,Un nuage doré sur les champs se repose,S’entrouvre, et de ses flancs sur la terre déposeUn archange chargé des lois du Dieu vivant,Et soudain disparoît, emporté par le vent.Lange de paix s’avance : une robe azurée,Sur sa taille élégante avec grâce serrée,S’alonge en vaste queue, et dans l’air parfuméFlotte au gré du zéphyr sous ses plis enfermé :Dans son port, dans ses yeux, sur sa face fleurie,Avec la majesté la douceur se marie ;Et les fleurs, défiant l’outrage du soleil,Balancent sur ses pas leur calice vermeil.
Plein d’Ève, plein d’Abel, à leurs corps immobilesTour-à-tour prodiguant ses secours inutiles,Adam ne voit, hélas ! ni Fange du SeigneurNi du monde embelli la nouvelle splendeur.Le ministre divin partage ses alarmes :« Soyez bénis, ô vous qui baignez de vos larmes« Ce reste ensanglanté du plus cher des enfants !« Dieu sans être touché n’a pu voir vos tourments ;« Il chérit l’homme encore, et c’est lui qui m’envoie.« A la mort en ce jour il suffit d’une proie.« Ève, sors du sommeil dont tes yeux sont couverts.« Les hommes, il est vrai, par des chemins divers,« Tour-à-tour au tombeau doivent un jour descendre,« Et le père et le fils réuniront leur cendre…« Mais de tes jours encor le terme est éloigné.« Et qu’est-ce que la mort ? C’est l’instant fortuné« Où, de son corps grossier secouant la poussière,« L’ame court se rejoindre au Dieu de la lumière.« Pourquoi donc tous ces pleurs, ce désespoir mortel ?« Seriez-vous malheureux du sort heureux d’Abel ?« Je sais que sa vertu, je sais que sa tendresse,« Charmoient de vos vieux ans la pénible foiblesse,« Qu’avec lui les plaisirs s’envolent de vos bras ;« Mais l’Éternel enfin ne vous reste- t-il pas ?« Ce fils même où vivoient toutes vos espérances,« S’il a pu sur la terre adoucir vos souffrances,« Pourra-t-il moins pour vous, assis près du Seigneur,« Des grâces et des biens inépuisable auteur ?« Ah ! ranimez enfin votre force épuisée ;« Soyez dignes d’Abel. Que la terre creusée« Reçoive de vos mains son corps enseveli.« Tel est Tordre de Dieu. » De ce Dieu tout rempli,Lange, à ces derniers mots, dune clarté brillanteLes couronne, et déjà de sa bouche éloquenteLa consolation a passé dans leur cœur.Ainsi dans un désert le brûlant voyageur,Au seul gazouillement dune onde désirée,Retrouve la moitié de sa force égarée.D une longue surprise Adam reste frappé ;Et d’un nuage d’or l’archange enveloppéS’élève par degrés au-dessus de la terre,Vole, prompt à se perdre au séjour du tonnerre ;Quand, d’un nouveau courage enflammant sa vertu,Mais le cœur cependant de regrets combattu,Ève sur ses genoux se redresse tremblante ;Et sur la main d’Adam collant sa bouche ardente :« Pardonne, a-t-elle dit, au trouble de mes sens« Tous les noms odieux, les reproches cuisants« Dont une injuste épouse a chargé ce qu’elle aime.« Hélas ! contre mon Dieu j’ai vomi le blasphème ;Et lorsque d’un regard il pouvoit m accabler,Par la voix de son ange il me vient consoler.Feras-tu moins que Dieu, toi que mon cœur adore.Que j’osois outrager, et qui m’aimes encore ?Mais ton amour, Dieu même, et toute sa bonté,Rien ne me rend, hélas ! le fils qui m’est ôté.— La mort nous le rendra, puisque sa main cruelleNe s’étendra jamais sur notre ame immortelle ;Et bientôt la vieillesse amènera le jourQui doit nous rassembler dans le même séjour.Oui, qu’à ce doux espoir tout notre cœur se livre.Quoi ! frappés du trépas, nous sommes sûrs de vivre ;L’homme doit en durée égaler son auteur ;Et nous pourrions ramper vaincus par la douleur !Non, non, élevons-nous jusqu’à l’Être suprême ;Soyons dignes de lui, d’Abel, et de nous-même.Marchons, portons ce corps loin de ce triste lieu ;Hélas ! sur l’homicide (il est encor son Dieu,Et sans doute Caïn a pleuré sur son frère)Si l’Éternel jetoit un regard moins sévère !Il peut lui pardonner ; et nous, foibles humains,Volons exécuter ses ordres souverains.Viens, Ève ! — Je te suis ; que ta vertu m’enflamme !Tu sais vaincre, charmer, et rassurer mon ame ;Et je m’attache à toi comme un foible arbrisseauQui pour se soutenir embrasse un vieil ormeau. »Elle dit ; et d’Abel la dépouille sanglanteDéjà couvre d’Adam l’épaule gémissante :Sous ce poids précieux il marche chancelant.Et sa femme de loin le suit d’un pied tremblant,Rêveuse, pâle encore, et sur ce corps livideReportant, malgré soi, son œil toujours humide.
910 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources