Œuvres complètes, 1778· Odes
ODE VIII. Sur la guerre présente, après le combat Douessant
Il a fui devant nous, pour retarder sa perte,Ce peuple usurpateur de l’empire des eaux ;A peine, pour combattre, ont paru nos vaisseaux ;Il laisse au loin la mer déserte ;Des Français menaçants l’image le poursuit ;Il fuit encor, caché sous de lâches ténèbres,Et dans ses ports, jadis célèbres,Il court de son salut rendre grâce à la nuit.
Tu disois cependant, anarchique insulaire :« Environné des mers, seul, je suis né leur roi ;« L’orgueil des nations s’abaisse avec effroi« Sous mon trident héréditaire ;« Les Français sont ma proie ; ils n’affranchiront pas« Les humbles pavillons que mon mépris leur laisse,« Déjà vaincus de leur mollesse« Et du seul souvenir de nos derniers combats. »
De tes chefs dédaigneux l’espérance insenséeD’avance publioit nos vaisseaux prisonniers,Et Londres attendoit nos plus braves guerriers,Qu’ils enchaînoient dans leur pensée :A leur table insultante ils convioient Bourbon,Bourbon qui, sur les flots essayant sa vaillance,Prouve sa royale naissanceEn bravant des périls aussi grands que son nom.
Rendez-nous ce héros, mer trop long-temps jalouse ;C’est à lui d’annoncer la honte des Anglais.Il vient : feux d’allégresse, entourez son palaisQu’attristoient les pleurs d’une épouse.O tendresse ! ô transports par la gloire permis !Couple heureux ! Plaisirs purs, où leur ame se noie,Croissez de la publique joieEt de l’abaissement de nos fiers ennemis.
Aux armes ! fils des rois ; nos vaisseaux vous demandentImpatients du port et de l’oisiveté ;L’Anglais, pour avoir fui, n’est pas encor dompté ;D’illustres dangers vous attendent :Aux armes ! que l’honneur vous enlève à l’amour.De nouveau sur les mers tout Albion s’avance,Et, triomphant de votre absence,Par d insolents défis presse votre retour.
Quel tumulte ! quels cris d’allégresse et de guerre !Annoncent-ils Bourbon aux rivages français ?C’est lui-même ;. soldats, illustrés d’un succès,Fendez les eaux, fuyez la terre ;Périssent les Anglais et leurs défis altiers !Ciel ! que de sang versé teindra l’humide plaine !Des deux côtés l’onde promèneDes forêts, des cités enceintes de guerriers.
Bientôt vous entendrez, par cent bouches rivales,L’airain contre l’airain tonnant avec fracas ;Vaisseaux heurtant vaisseaux ; soldats contre soldats.Épuisant leurs haines natales.Triomphons ou mourons ; quel opprobre éternel,Si ]a plus noble paix, digne prix de nos armes,Ne suit les premières alarmesDont Louis voit troubler son régne paternel !
Songez, en défiant l’Anglais et les tempêtes,Que si vous prodiguez votre sang généreux,Ce n’est point pour tenter un de ces vols heureux,Ennoblis du nom de conquêtes.Français, vous combattez pour l’honneur des FrançaisVos affronts commandoient la guerre qui s’élève ;Un siècle efféminé s’achève,Qu’un siècle de grandeur s’ouvre par vos succès.
Vengez-nous ; il est temps que ce voisin parjureExpie et son orgueil et ses longs attentats ;D’une servile paix, prescrite à nos états,C’est trop laisser vieillir l’injure :Dunkerque vous implore ; entendez-vous sa voixRedemander les tours qui gardoient son rivage,Et de son port, dans l’esclavage,Les débris s’indigner d’obéir à deux rois ?
Dieu, qui tiens sous tes lois la fuite et la victoire,Toi dont le souffle apaise et soulève les eaux ;Qui pousses à ton gré les empires rivauxVers leur décadence où leur gloire ;Si Fin justice arma nos ennemis jaloux,A nos vaisseaux, conduits par tes mains tutélaires,Soumets les vents auxiliaires ;Descends, Dieu des Bourbons, et combats avec nous.
Des vertus de Louis récompensant la France,Tu permets qu’il revive en sa postérité ;De ce palmier tardit un rameau souhaitéEst promis à notre espérance :Naissez, fils de l’état, pour le voir triomphant !Grand Dieu, tu ne veux point, déshonorant nos armes,Troubler, par le deuil et les larmes,Les fêtes qu’on prépare à ce royal enfant.
Non, généreux guerriers ; cet enfant vous présageEt la faveur du ciel et des lauriers certains :Cette épée en fureur, qui s’agite en vos mains,Lui doit la mer pour apanage.Nuit qui sauvas l’Anglais, prompt à fuir nos vaisseaux,C’est toi que j’en atteste, et toi, guerre intestine,Qui tiens la dernière ruinePendante sur le front de ces tyrans des eaux.
O vous qu’ils opprimoient, fils des mêmes ancêtres,Racontez leurs revers, enhardissez nos coups,Colons républicains, par la victoire absousD’avoir banni d’injustes maîtres ;Français par l’amitié, depuis ce jour vengeurOù Vergennes, du monde assurant la balance,Consacra votre indépendance,Et défit Albion par un traité vainqueur.
Peignez votre univers, où leur pouvoir expire,De leur domaine ingrat retranché pour jamais ;La liberté transfuge opposant à l’AnglaisEmpire élevé contre empire ;Leurs climats épuisés d’hommes et de trésors ;Les champs américains dévorant leurs armées ;Leurs flottes en vain consumées ;Leur triple état courant s’engloutir sur vos bords.Et nous sommes Français, et dans nos ports timides
Ce reste de vaincus veut imposer des lois !Éveillez-vous, guerriers, et rendez à nos roisLe trône des états humides :Jusqu’en leurs forts ailés entrez victorieux ;Frappez ces légions, leur dernière espérance :Que le bruit de votre vengeanceAille au fond des tombeaux réjouir nos aïeux.
Déjà sont accourus, tout, rayonnants de gloire,Orgueilleux de revivre en vos chefs indomptés,Et du Quesne et Forbin, tous ces héros vantés,Dont les mers gardent la mémoire.Ils vous suivent, brûlant de combattre avec vous.Les voyez-vous, guerriers, ces fantômes terribles,De leurs bras encore invinciblesPousser vers l’ennemi vos vaisseaux en courroux ?
« Ici sont les Anglais : des dangers qu’il affronte« Chacun de vous aura son père spectateur ;« Marchez, vous disent-ils ; devant vous est l’honneur ;« Derrière, à vos côtés, la honte. »Mânes de nos héros, vous serez satisfaits ;Vous ne rentrerez point dans l’éternel silenceAffligés d’avoir vu la FranceRéduite à regretter l’opprobre de la paix.
136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de gilbert, Paris, CHEZ DALIBGN, LIBRAIRE, 1823· numérisation archive.org· Sources