Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité
Chant VI. Aurore
Règne en paix sur le fleuve,‖ ô solitude immense !Ô vent, ne gronde pas !‖ ô montagnes, dormez !À l’heure où tout se tait‖ sous les cieux blasphémés,La voix de l’Infini‖ parle à la conscience.
Entre ces deux géants‖ dont le roc éternel,Surgi du gouffre noir‖ monte au gouffre du rêve,La pensée ennoblie‖ et plus grande s’élèveDe l’abîme de l’âme‖ à l’abîme du ciel.
Quel monde vois-je ici !‖ d’où vient la masse d’encreQui baigne sur ces bords‖ le granit et le fer ?Sur quelle nuit, sur quel‖ néant, sur quel enferFrémit cette onde où l’homme‖ en vain jetterait l’ancre ?
Du haut des sommets gris,‖ l’ombre comme un linceulTombe sur la tristesse‖ et sur la solitude ;Mon cri trouble un instant‖ la morne quiétude :Dans l’ombre qui descend‖ l’écho me répond seul.
Rien de ce qui bourdonne‖ et rien de ce qui chanteOu hurle, ne répond :‖ ni le loup ni l’oiseau ;Rien de ce qui gémit,‖ pas même le roseau,Ne répond en ces lieux‖ que le mystère hante.
Ô Baie Éternité,‖ j’aime tes sombres flots !Ton insondable lit‖ s’enfonce entre des rivesDont les rochers dressés‖ en cimes convulsives,Gardent tragiquement‖ l’empreinte du chaos.
Désormais, l’art m’attache‖ au bord du fleuve abîme ;Je le voudrais chanter‖ dans mes vers, mais en vainJe tente d’exprimer‖ ce qu’il a de divinEt d’infernalement‖ effrayant et sublime.
Les accents que mon âme‖ évoque avec effroi,Expirent sur ma lèvre‖ en proie à l’épouvante…Ton esprit n’est pas loin‖ de ce spectacle, ô Dante !Ô Dante Alighieri !‖ ! mon maître, inspire-moi !
Poète des mots brefs‖ et des grandes pensées,Toi qui sais pénétrer‖ les humaines douleursEt dans le Paradis‖ cueillir les saintes fleurs,Qu’au souffle de tes chants‖ mes strophes soient bercées !
Apprends-moi comme il faut‖ monter, le front serein,Vers les sommets sacrés‖ qui conduisent aux astres,Et, le cœur abîmé‖ dans la nuit des désastres,Faire sur le granit‖ sonner le vers d’airain !
Mais déjà l’aube terne‖ aux teintes indécisesRévélait des détails‖ au flanc du grand rocher ;Je voyais peu à peu‖ les formes s’ébaucher,Et les contours saillir‖ en lignes plus précises.Bientôt le coloris‖ de l’espace éthéréPassa du gris à l’ambre‖ et de l’ambre au bleu pâle ;Les flots prirent les tons‖ chatoyants de l’opale ;L’Orient s’allumait‖ à son foyer sacré.Le gris matutinal‖ en bas régnait encore,Quand l’éblouissement‖ glorieux de l’auroreEmbrasa le sommet‖ du Cap ÉternitéQui tendait au salut‖ du jour sa majesté.Pendant que l’Infini‖ se fleurissait de roses,Les fulgurants rayons‖ pour le sommet ont lui…Et j’ai pensé, scrutant‖ le sens profond des choses :— « Le ciel aime les fronts‖ qui s’approchent de lui ;Pour les mieux embellir‖ sa splendeur les embrase,Chair ou granit, d’un feu‖ triomphal et pareil :Il donne aux uns l’éclat‖ d’un astre à son réveil,Aux autres la lumière‖ auguste de l’extase ! »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 13[abba] 2[aa] 1[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a immense / conscience féminine, classiqueb dormez / blasphémés masculine, classiquea éternel / ciel masculine, classiqueb rêve / s’élève féminine, classiquea d’encre / l’ancre féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquea linceul / seul masculine, classiqueb solitude / quiétude féminine, classiquea chante / hante féminine, classiqueb l’oiseau / roseau masculine, classiquea flots / chaos masculine, classiqueb rives / convulsives féminine, classiquea abîme / sublime féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea effroi / inspire-moi masculine, classiqueb l’épouvante / Dante féminine, classiquea pensées / bercées féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquea serein / d’airain masculine, classiqueb astres / désastres féminine, classiquea indécises / précises féminine, classiqueb rocher / s’ébaucher masculine, classiquea éthéré / sacré masculine, classiqueb pâle / l’opale féminine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiquea Éternité / majesté masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb lui masculine, classiquea embrase / l’extase féminine, classiqueb pareil / réveil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources