Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité
Chant IV. Le Silence et l’Oubli
Un vent faible soufflait‖ après l’âpre tempête.J’aperçus, en doublant‖ le dangereux rocher,Deux anges qui tournaient‖ au-dessus de ma tête ;Peu à peu, je les vis‖ du canot s’approcher.
L’un tenait son index‖ en croix avec sa lèvre.Bien qu’il trahît l’ardeur‖ d’une mystique fièvre,Son regard tourmenté‖ pour l’âme était muet ;En vain j’y voulus lire‖ un suprême langage,Comme en ceux des mortels‖ dont la lèvre se tait.Un fugitif sourire‖ effleura son visage,Quand de ses yeux ardents‖ j’affrontai le reflet,Au bleu rayonnement‖ de l’antique veilleuse.Son aile lunulée‖ et double rappelaitDu tremblant papillon‖ l’aile silencieuse,Par son brillant velours‖ et son vol indécisPlein de grâce légère‖ et de souple élégance.À son geste, à ses yeux,‖ à son vol j’ai comprisQue ce frère de l’ombre‖ était le doux Silence.
L’autre levait son front‖ serein vers l’Infini.Le calme auréolait‖ sa figure impassible,Et pourtant la pitié‖ divine était visibleSur la sombre grandeur‖ de ce masque bruniPar le hâle éternel‖ de l’empire nocturne,Ou par quelque soleil‖ depuis longtemps éteint.Il portait à son pied‖ le signe de Saturne,Ce vieux dispensateur‖ du temps et du destin,Comme s’il eût voulu‖ mépriser ce qui dure.Du puissant albatros‖ il avait l’envergure ;Lent et mystérieux‖ et grave, il descendaitAu fixe déploiement‖ de ses ailes royales ;Son large vol plané‖ décrivait des spirales.Impénétrable et froid,‖ son regard se perdaitPlus loin que la pensée‖ et plus loin que les astres.Alors je me suis dit‖ que l’effroi des désastresAllait dans le passé‖ rester enseveli,Car j’avais reconnu‖ le bienfaisant Oubli.
Mon cœur a murmuré‖ tout bas dans ma poitrine :— Bons esprits qui venez‖ des grands cieux inconnus,Dans ma nuit sans repos‖ soyez les bienvenus ;Au malheureux errant‖ versez la paix divine !
Le Silence ploya‖ son aile de velours,Et, précédant l’Oubli,‖ comme il le fait toujours,Il vint dans mon canot‖ s’installer à la proue.Mais l’Oubli près de moi‖ sur la poupe s’assit ;De ma tempe glacée‖ il approcha sa joue.Sur mon front douloureux‖ que ridait le souci,L’ange daigna poser‖ ses lèvres éternelles,Puis il m’enveloppa‖ dans l’ombre de ses ailes.Son âme m’envahit,‖ et je sentis enfin,Aux célestes frissons‖ de ce baiser divin,La paix de l’Infini‖ dans mon être descendre.
L’Oubli se redressa‖ debout derrière moi ;Je vis son envergure‖ immense au vent se tendre,Et dans le noir néant‖ plonger son regard froid.Le doux Silence ouvrit‖ ses ailes veloutées…Et le canot glissa‖ sur le gouffre, sans bruit,Cependant que le souffle‖ apaisé de la nuitCaressait doucement‖ ses voiles enchantées.Ainsi je remontais‖ le fleuve de la Mort,À l’étrange pilote‖ abandonnant mon sort.
Le Silence imposa‖ son règne aux bruits du mondeDont mon âme évoquait‖ encore les échos :Clameurs, bourdonnement‖ de la haine qui gronde,Vils affronts de l’envie‖ et cruauté des mots,Tout s’est évanoui‖ dans une paix profonde.
Et l’aile de l’Oubli‖ sur la poupe dressé,Empêchant mon regard‖ d’observer en arrièreLe sillage d’argent‖ par l’écorce tracé,Cachait en même temps‖ les lointains du passé.L’Oubli tendit son aile‖ au seuil du noir mystère ;Du chemin déjà fait‖ je perdis le parcours,Et je ne vis plus rien‖ dans le recul des jours :Le remords s’endormit‖ au fond de ma mémoire.L’Oubli sur mon passé‖ tendit son aile noire,Tendit son aile noire‖ entre l’ombre et mes yeux !Ô bienfaisant retour‖ des heureuses années !J’ai scruté sans faiblir‖ la loi des destinées,Et j’ai levé le front‖ sans crainte vers les cieux.Devant le souvenir‖ l’ange étendit son aile !Tout s’est évanoui,‖ remords, chagrin, rancœur :J’ai senti le pardon‖ céleste dans mon cœur,Et le souffle de Dieu‖ dans mon âme immortelle.
Ainsi je remontais‖ le fleuve de la Mort,Au sublime pilote‖ abandonnant mon sort.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[abab] 11[aa] 6[abba] 1[ababa] 1[abaab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a tempête / tête féminine, classiqueb rocher / s’approcher masculine, classiquea lèvre / fièvre féminine, classiquea muet / tait masculine, classiqueb langage / visage féminine, classiquea reflet / rappelait masculine, classiqueb veilleuse / silencieuse féminine, classiquea indécis / compris masculine, classiqueb élégance / Silence féminine, classiquea l’Infini / bruni masculine, classiqueb impassible / visible féminine, classiquea nocturne / Saturne féminine, classiqueb éteint / destin masculine, non classiquea dure / l’envergure féminine, classiquea descendait / perdait masculine, classiqueb royales / spirales féminine, classiquea astres / désastres féminine, classiquea enseveli / Oubli masculine, classiquea poitrine / divine féminine, classiqueb inconnus / bienvenus masculine, classiquea velours / toujours masculine, classiquea proue / joue féminine, classiqueb s’assit / souci masculine, non classiquea éternelles / ailes féminine, classiquea enfin / divin masculine, classiquea descendre / tendre féminine, classiqueb moi / froid masculine, non classiquea veloutées / enchantées féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea Mort / sort masculine, classiquea monde / gronde / profonde féminine, classiqueb échos / mots masculine, classiquea dressé / tracé / passé masculine, classiqueb arrière / mystère féminine, classiquea parcours / jours masculine, classiquea mémoire / noire féminine, classiquea yeux / cieux masculine, classiqueb années / destinées féminine, classiquea aile / immortelle féminine, classiqueb rancœur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources