Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité

Chant III. Le Désespoir

Charles Gill· strophes variées, alexandrins, 61 vers

Et le Chef m’apparut‖ devant la vieille église.Un haut panache blanc‖ ornait sa tête grise.Il s’approcha de moi,‖ lent et majestueux.Mes sens m’ont-ils trompé,‖ dans cette affreuse veille ?Non ! Il était bien là :‖ je l’ai vu de mes yeux,Et sa voix d’outre-tombe‖ a frappé mon oreille :

— Moi non plus, ô vivant,‖ je ne t’ai pas compris,Mais je t’ai vu pleurer‖ sur ma race, et je t’aime !Ne tremble pas ! Qui donc‖ es-tu, visage blêmeQui hantes la tempête‖ où veillent les esprits ?

— Je suis un trépassé‖ relégué dans la vie !Ô fantôme bercé‖ sur l’aile des grands vents,Tu me comptes à tort‖ au nombre des vivants.Vieux chef dont les regrets‖ prolongent l’agonie,Roi des monts éternels‖ et du grand fleuve noir,Ô vieillard du passé,‖ je suis le Désespoir !Et ma pensée au fond‖ du souvenir voltige…Et le destin d’un peuple‖ agonisant m’afflige…Je suis un trépassé…‖ Dans le bourdonnementDe la vie attardé,‖ je trouve mon tourment ;Mais parfois, sur ma lèvre‖ où le sanglot expire,Un effrayant sarcasme‖ ose figer le rire.Mon cœur m’a précédé‖ dans l’éternelle nuit.Partout sur cette terre‖ où le remords me suit,J’emporte en moi l’horreur‖ des infernaux abîmes.

On dirait que Satan‖ a honte de mes crimesOu que sa main fatale‖ a retardé mon glas,Car s’il a bien scruté‖ la douleur que j’endure,Et s’il connaît mon sort‖ affreux, il ne peut pasDans l’enfer éternel‖ accroître ma torture.

Sois grand par la douleur‖ et chante ton pays !

La lune, en ce moment,‖ émergeait d’un nuage.Je m’étais relevé,‖ le front haut, et je dis :— Adieu ! mon vieux canot‖ m’attend là sur la plage ;La veilleuse du ciel‖ éclaire mon départ…Adieu, Tacouérima !‖… Chanter ? Il est trop tard !J’ai désappris d’aimer,‖ et tu veux que je chante !Laisse mon désespoir‖ errer dans l’épouvante :Vainement ton courage‖ a flagellé le mien.Je n’aime plus personne‖ et n’admire plus rien.Comment donc célébrer,‖ maintenant, ô Patrie,Tes fleuves, tes martyrs‖ et ta chevalerie !Un tison rouge brûle‖ où mon cœur palpitait ;La source de mes vers‖ épiques est tarie,Et, sous mes doigts crispés,‖ la lyre d’or se tait.— Je hais la lâcheté,‖ frère au visage blême ;Mais je t’ai vu gémir‖ sur ma race, et je t’aime,Reprit Tacouérima ;‖ sur mon grand fleuve noir,Au pied des hauts rochers,‖ puisque le sort t’entraîne,J’appelle à ton secours‖ deux bons esprits des soirs ;N’affronte pas sans eux‖ mon tragique domaine !Contre tes souvenirs‖ ils te protégeront ;Toujours, à ton premier‖ appel, ils accourront,Depuis l’heure où le soir‖ étend son voile sombre,Jusqu’à l’heure où le jour‖ embrase le levant…— Et le chef Montagnais‖ se fondit avec l’ombre.

Alors je confiai‖ ces paroles au vent :— Que la Mort te soit douce,‖ ô vieillard magnanime !Rentre en paix dans la nuit‖ qui ne doit point finir ;Que ton chagrin s’envole‖ au souffle de l’abîme,Et qu’un rêve éternel‖ berce ton souvenir !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[aa] 6[abab] 2[abba] 1[aabab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a église / grise féminine, classiquea majestueux / yeux masculine, classiqueb veille / oreille féminine, classiquea compris / esprits masculine, classiqueb t’aime / blême féminine, classiquea vie / l’agonie féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquea noir / Désespoir masculine, classiquea voltige / m’afflige féminine, classiquea bourdonnement / tourment masculine, classiquea expire / rire féminine, classiquea nuit / suit masculine, classiquea abîmes / crimes féminine, classiquea glas / pas masculine, classiqueb j’endure / torture féminine, classiquea pays / dis masculine, classiqueb nuage / plage féminine, classiquea départ / tard masculine, classiquea chante / l’épouvante féminine, classiquea mien / rien masculine, classiquea Patrie / chevalerie / tarie féminine, classiqueb palpitait / tait masculine, classiquea blême / t’aime féminine, classiquea noir / soirs masculine, classiqueb t’entraîne / domaine féminine, non classiquea protégeront / accourront masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb levant / vent masculine, classiquea magnanime / l’abîme féminine, classiqueb finir / souvenir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources