Le Cap Éternité, 1919· Les étoiles filantes
Les Cloches
Les cloches par trois fois,‖ dans l’heure fugitiveDu jour, viennent frapper‖ notre oreille attentive,En tout endroit chrétien‖ où nous portons nos pas.Et comme dans les jours,‖ trois fois dans notre vie,Aux instants solennels,‖ vibre leur harmonie :Le baptême, l’hymen‖ et les sanglots du glas !
Car elles ont un sens,‖ comme l’accent des lèvres ;Elles disent l’ardeur‖ de nos mystiques fièvres,Elles ont des sanglots‖ comme nos désespoirs ;Elles sonnent l’orgueil‖ de nos apothéoses,Et semblent s’attendrir‖ sur les larmes des choses,Ou palpiter d’extase‖ en le calme des soirs.
Sublimes seulement‖ alors que nous le sommes,Avec la barbarie‖ et la haine des hommesLeur inerte métal‖ connaît les noirs destins :Se laissant abaisser‖ à l’horreur de la guerre,Il peut sonner, clairon,‖ la charge meurtrière ;Ou gronder dans la voix‖ des canons assassins.
Quand les pâleurs de l’aube‖ ont chassé les étoiles,Déjà sont disparus‖ les brouillards et les voiles ;L’horizon s’illumine‖ à l’orient vermeil,Sur le satin des fleurs‖ le cristal des nuits tremble. —La cloche et les oiseaux‖ vont célébrer ensembleLa gaîté toujours belle‖ et neuve du réveil.
Lorsque des cieux muets‖ la volonté profondeJette un être de plus‖ à l’arène du monde,La cloche sonne encor :‖ c’est un autre matin !Vers le secret d’en haut,‖ sa musique envolée,Pour l’enfant qui survient‖ dans la rude mêlée,Doit sans doute implorer‖ l’implacable destin.
Il est l’heure où tout luit.‖ La rose qui se pâme.Tend son front aux baisers‖ de la céleste flamme ;Sur les floraisons d’or‖ le soleil glorieuxRépand à pleins rayons‖ la chaleur généreuse…L’Angélus va jeter‖ sa note harmonieuseDans l’éblouissement‖ du midi radieux.
Les humains ont aussi‖ leurs midis de lumière.Dans l’opulence digne‖ ou la pauvreté fière,Quand deux cœurs amoureux,‖ par un serment loyal,Joignent leurs avenirs‖ dans la même espérance,L’airain, comme pour l’astre‖ à l’apogée immenseClame aux échos lointains‖ l’hosanna triomphal !
Voici l’heure où le vent‖ s’apaise dans les branches.Les colombes des bois,‖ fermant leurs ailes blanches,Arrêtent, pour dormir,‖ leur babil réjoui…Dans la limpide paix‖ du divin crépuscule,C’est encore l’accent‖ des cloches qui moduleUn adieu solennel‖ au jour évanoui.
Quand nos sombres déclins‖ touchent à leurs limites ;Quand déjà la grande ombre‖ envahit nos orbitesOù l’éclair du regard‖ éteint les feux sacrés ;Pour scander le chagrin‖ de ceux qui nous regrettentEt pour qu’au fond des cœurs‖ des sanglots les répètent,Le glas gémit dans l’air‖ ses adieux éplorés.
Planant sur la clameur‖ sourde des multitudes,Les cloches vont troubler‖ les fières altitudes,Pour pleurer nos chagrins‖ dans les abîmes bleus ;Car l’azur est trop loin‖ de la misère humaine,Pour que, de notre voix‖ impuissante, il apprenneCe que la vie impose‖ à nos cœurs douloureux.
Pendant bien des midis,‖ pendant bien des aurores,Et pendant bien des soirs,‖ les mêmes bruits sonoresCharmeront l’avenir.‖ Et leurs vibrationsSalueront les berceaux‖ de leurs tendresses saintes,Ou sur d’autres cercueils‖ feront tomber leurs plaintes,Seules auront changé‖ les générations !
Ainsi, tout notre orgueil‖ à peine dure une heure,Mais ce qu’il a créé‖ dans cet instant, demeurePour narguer la morsure‖ outrageante du Temps !Cloches ! nous enfermons‖ dans vos flancs une idéePour que votre harmonie‖ en nos cœurs accordée,Redise notre extase‖ aux échos éclatants.
Hélas ! nous nous taisons‖ avant vous sur la terre.Mais quand vous résonnez,‖ ainsi qu’une prière,Sur le recueillement‖ de la foule à genoux,Vous n’êtes que le bruit ;‖ nous sommes la Pensée !…Votre bronze sublime‖ où notre âme est passée,Ne peut parler à Dieu‖ qu’en lui parlant de nous !
Sonnez !… Quand vos accents‖ s’éteindront dans l’espaceQuand vous aurez subi‖ le sort de ce qui passePar l’instabilité‖ des empires mortels ;Après votre néant,‖ dans l’éther insondable,Le souvenir ému‖ de l’âme impérissableApprendra votre gloire‖ aux demains éternels !
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a fugitive / attentive féminine, classiqueb pas / glas masculine, classiquec vie / harmonie féminine, classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb désespoirs / soirs masculine, classiquec apothéoses / choses féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb destins / assassins masculine, classiquec guerre / meurtrière féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb vermeil / réveil masculine, classiquec tremble / ensemble féminine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb matin / destin masculine, classiquec envolée / mêlée féminine, classiquea pâme / flamme féminine, classiqueb glorieux / radieux masculine, classiquec généreuse / harmonieuse féminine, classiquea lumière / fière féminine, classiqueb loyal / triomphal masculine, classiquec espérance / immense féminine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb réjoui / évanoui masculine, classiquec crépuscule / module féminine, classiquea limites / orbites féminine, classiqueb sacrés / éplorés masculine, classiquec regrettent / répètent féminine, classiquea multitudes / altitudes féminine, classiqueb bleus / douloureux masculine, classiquec humaine / apprenne féminine, classiquea aurores / sonores féminine, classiqueb vibrations / générations masculine, classiquec saintes / plaintes féminine, classiquea heure / demeure féminine, classiqueb Temps / éclatants masculine, classiquec idée / accordée féminine, classiquea terre / prière féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquec Pensée / passée féminine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb mortels / éternels masculine, classiquec insondable / impérissable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources