Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité
Prologue
J’attendais le vent d’ouest,‖ car à l’Anse Saint-JeanJe devais m’embarquer‖ pour relever le planD’un dangereux récif‖ au large des Sept-Îles.
J’avais d’abord goûté‖ l’éloignement des villesDans cette solitude,‖ au pied des hauts glacis,Chez les bons paysans‖ rompant le bon pain bis,Pendant que l’on gréait‖ la svelte goéletteQui, dans l’épais brouillard‖ perdant sa silhouette,Mouillée au fond de l’anse,‖ à l’ancre somnolait.
Le jour après le jour‖ lentement s’écoulait,Monotone et pareil ;‖ le fleuve sans écumeÉtalait son miroir‖ affligé par la brume ;L’air humide et sonore‖ apportait sur les flotsLa naïve chanson‖ de lointains matelots ;Aussi, le capitaine‖ à chevelure griseRéclamait à grands cris‖ le soleil et la brise,En levant son regard‖ vers le ciel incertain ;Il gravissait le roc‖ abrupt, chaque matin,Pour observer le temps‖ à l’heure de l’aurore,Et murmurait, hochant‖ la tête : Pas encore !
La brume enveloppait‖ les larges horizons,Les bosquets étagés,‖ les glacis, les gazons,Et tous les mille riens‖ si beaux de la campagne,Et les sentiers abrupts‖ au flanc de la montagne,Où, jusques au sommet,‖ le rêveur épris d’art,Vers le bleu, tout au loin,‖ chemine du regard.L’âme se peut distraire,‖ à défaut de lecture,Dans le livre infini‖ de la grande nature ;Mais il est, dans la brume‖ ainsi que dans la nuit,Des moments où le livre‖ est maître de l’ennui.Bien long devint le jour‖ et bien longue la veille.
J’avais pris au hasard,‖ dans l’œuvre de Corneille,Un volume ancien‖ que j’avais emportéDans mes derniers colis,‖ en quittant la cité.
Quels héros fait parler‖ le prince de la lyre,Sous ce couvert ? pensais-je,‖ en m’installant pour lire…Le Cid et Polyeucte !‖… En esprit je relisCes chefs-d’œuvre vainqueurs‖ de l’envieux oubli,Et leurs alexandrins‖ chantent dans ma mémoire,Lorsque j’entends parler‖ de noblesse et de gloire !
Le toit d’un laboureur‖ abritait mon ennui.— Ce brave homme, me dis-je,‖ a peut-être chez luiQuelques prix par ses fils‖ remportés à l’école,Légende de tournure‖ enfantine et frivole,Qui charment par leur grâce‖ et leur naïveté.
Le matin, sac au dos,‖ mon hôte était montéSur une terre neuve,‖ au flanc de la montagne.Près des enfants filait‖ sa robuste compagne :
— Auriez-vous, demandai-je,‖ un livre à me prêter ?Non pas que le dédain‖ me fasse rejeterCelui-ci, des plus beaux‖ écrits sur cette terre,Mais je le sais par cœur‖ et n’en ai donc que faire.
Les contes imprimés‖ sont rares dans l’endroit,Monsieur le voyageur,‖ et cela se conçoit !Dit-elle, — un a-b— c, deux livres de prière,Un ancien almanach :‖ voilà notre misère !D’instruire nos enfants‖ nous aurions bien souci,Mais, par malheur pour nous,‖ l’école est loin d’ici…J’ai pourtant un cahier‖ tout rempli d’écritureEt de dessins à l’encre ;‖ il est sans signature ;Il nous fut confié‖ par un jeune inconnuJe ne sais où parti,‖ je ne sais d’où venu,Qui nous est arrivé‖ par une nuit d’orage.La tempête l’avait‖ jeté sur le rivage.Aux clartés des éclairs‖ je l’ai vu s’approcherEt traînant son canot‖ brisé sur le rocher ;Puis il vint pour la nuit‖ nous demander asile.Il tombait chez du monde‖ ami de l’Évangile !Nous avons mis la table‖ et rallumé le feu,Pour qu’avant de dormir‖ il se chauffât un peu.Le matin, il s’en fut‖ dans la forêt voisine ;En un mince galon‖ il tailla la racineD’une épinette blanche‖ et cousit son canot,En regomma l’écorce‖ et le remit à l’eau.Le Norouet sur les crans‖ brisait les vagues blanche.Mes enfants ont caché‖ l’aviron sous les branches.Car il voulait partir‖ malgré le temps affreux.
— Puisqu’il en est ainsi,‖ petits cœurs généreux,Leur dit-il, je demeure,‖ en acceptant la choseQu’un père soucieux‖ de votre bien propose :À vous faire l’école‖ ici je resteraiTravaillons bien ensemble,‖ et quand le SaguenaySera couvert de glace,‖ enfants, vous saurez lire !Allez vers votre père,‖ accourez le lui direMais revenez bien vite‖ avec mon aviron :Du naufrage d’hier‖ je veux venger l’affront !— De notre vieux fournil‖ on dût changer l’usage,Pour qu’il servît d’école‖ à tout le voisinage.Dès que furent passés‖ les travaux des moissons,Les enfants appliqués‖ suivirent les leçons.
Quand il s’ennuyait trop‖ de son canot d’écorce,Il se faisait un jeu,‖ si grande était sa force,De vaincre tout venant‖ à lever des fardeaux,Ou bien avec mon homme‖ il domptait les chevaux.D’autres fois, il partait‖ au loin sur ses raquettes…
Il semblait tourmenté‖ par des peines secrètes.
Souvent il traduisait‖ pour nous, les soirs d’hiver,Un conte italien‖ qui parle de l’enfer…Un beau conte, qui parle‖ aussi du purgatoire,Et des anges du ciel‖ au milieu de leur gloire.Il en avait encore‖ un autre, plus ancien,Disait-il, qui s’appelle…‖ ah ! je ne sais plus bien !On parle là-dedans‖ d’un roi, malheureux père,Et d’un prince son fils‖ tué pendant la guerre ;Un cruel ennemi‖ veut le jeter aux chiens,Mais pour son enfant mort‖ le père offre ses biens :Il court chez le vainqueur‖ qui dîne sous la tente,Et le prie à genoux‖ d’une voix suppliante…De ce pauvre vieux roi‖ mon cœur s’est souvenu,L’ayant bien remarqué,‖ parce que l’inconnu,Un soir de poudrerie,‖ en lisant ce passage,Trois fois dut s’arrêter‖ au milieu de la page,Et ne put la traduire‖ entière sans pleurer.
D’autres soirs, dans sa chambre‖ il allait se cloîtrer,Et longtemps il lisait,‖ il écrivait peut-être ;La lampe qui brûlait‖ auprès de sa fenêtre.Sur la neige bien tard‖ jetait une lueur.Quand vinrent les beaux jours,‖ l’inconnu, moins veilleur,Descendait pour écrire‖ au bord de la rivière ;Je le trouvais toujours‖ assis sur cette pierre,Penché sur son cahier,‖ près du grand sapin noirQue, malgré le brouillard,‖ d’ici vous pouvez voir.Nous n’avons pas connu‖ le secret de cet homme,Ni quel est son passé‖ ni comment il se nomme ;Un jour, à ma demande,‖ il a répondu : — Non !…Puisque tu prends mon âme,‖ ô nuit, garde mon nom !
Souvent, dans son canot,‖ vers Sainte-MargueriteIl s’en allait pêcher‖ le saumon et la truite.Mais lorsque mes enfants‖ travaillaient aux moissons,Emportant ses papiers‖ au lieu des hameçons,Il remontait vers l’Ouest,‖ et j’étais bien certaineDe ne plus le revoir‖ avant une quinzaine.
Or, un soir, il nous dit‖ en nous serrant la main :— Au premier chant du coq‖ je partirai demain.Conservez mon cahier !‖ prenez soin de ces pagesQue je n’ose livrer‖ au hasard des naufrages !Au revoir ! bons amis,‖ gardez mon souvenir.Ces bords hospitaliers‖ me verront revenir.Pendant que je serai‖ loin de vous, s’il arriveQu’un voyageur instruit‖ aborde votre rive,Prêtez-lui le cahier :‖ qu’il le lise à loisirEt le transcrive au long‖ s’il en a le désir !
Il partit le matin,‖ au courant favorable.La plume et l’encrier‖ l’attendent sur la table,Près de ses chers papiers‖ depuis bientôt un an.Les aiguilles encor‖ dorment sur son cadran.
Il n’était pas tout seul‖ au milieu des tempêtes,Car pour lui bien souvent‖ mes filles inquiètes,Dans les gros temps d’automne‖ ont prié le bon Dieu.
Au lieu d’un « au revoir »‖, avons-nous un adieu ?Reviendra-t-il jamais ?‖ Nous gardons l’espéranceDe le revoir un jour,‖ malgré sa longue absence.
Nous bénissons le temps‖ qu’il a vécu chez nous…Ah ! le pauvre jeune homme,‖ il était triste et doux,Et tout plein son bon cœur‖ il avait de la peine !
La fileuse, à ces mots,‖ laissa tomber sa laine,Jeta deux gros rondins‖ d’érable dans le feu,El tira de l’armoire‖ un épais cahier bleuQu’elle tenait sous clef,‖ en gardienne fidèle.
— Voici ! prenez-en soin,‖ s’il vous plaît, reprit-elle,En me tendant le livre‖ ardemment convoité.
Comme titre, il portait :‖ « Le Cap Éternité »,En caractères noirs‖ écrits sur le bleu pâle.L’or de la fleur de lys‖ élégante et royaleDécorait par endroits‖ le couvert azuré ;Ailleurs, nouvel emblème‖ également sacréMariant le présent‖ au passé vénérable,S’étalait la beauté‖ de la feuille d’érable.
Je l’ouvris, parcourant‖ en hâte les feuilletsPendant que vers ma chambre,‖ ému, je m’éloignais.Les lignes, çà et là,‖ trahissaient les pensées :Il semblait qu’en tremblant‖ la main les eût tracées ;Indiscret confident‖ des secrètes douleurs,Tel feuillet tacheté‖ révélait d’anciens pleurs ;Certains vers tourmentés‖ portaient mainte rature,Mais, sur plus d’une page‖ entière, l’écritureSemblait formée au jet‖ de l’inspiration,En ces moments d’ardente‖ et vive passionOù la plume rapide‖ à peine suit la trameDe la pensée éclose‖ aux profondeurs de l’âme.
Je lisais… Je lisais‖ dans l’heure qui s’enfuit,Tout le long de ce jour‖ brumeux et de la nuit,Penché sur le cahier‖ du malheureux poète.
Et quand le commandant‖ de notre goélette,Pour l’heure du départ‖ vint prendre mon avis,Vers le sommet des monts‖ dardant son regard gris,Et me montrant, joyeux,‖ l’éblouissante aurore,À mon tour, cette fois,‖ je lui dis : — Pas encore !
Sur la côte sauvage‖ où le mûrier fleurit,Je transcrivis‖ soigneusement‖ le manuscrit ;À ma tâche absorbé,‖ dans l’oubli de moi-même,Je revivais la vie‖ intense du poème,De son étrange auteur‖ partageant le destin.Le jour, j’allais m’asseoir‖ à l’ombre du sapinOù le pauvre inconnu‖ s’était mis pour écrire,Sous les mêmes rameaux‖ qu’il entendit bruire.Peut-être son esprit‖ planait-il en ces lieuxAux heures de silence‖ où je le goûtais mieux.Le soir, je m’installais‖ à sa table rustique :Copiant les dessins‖ et l’œuvre poétique,Je ne m’interrompais‖ qu’à l’heure du sommeil,Pour reprendre bientôt‖ mon travail au réveil.Si bien que tout fut prêt‖ au bout d’une semaine.
— « Maintenant, démarrons !‖ » criai-je au capitaine.
— Notre vaisseau fila,‖ toutes voiles au vent.Je repris quelques mots‖ passés en transcrivant,Quand je relus ces vers‖ dans le repos du large,Et je me suis permis‖ quelques notes en marge.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 104((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 30 distiques
- Mots à la rime
- a Saint-Jean / plan masculine, classiqueb Sept-Îles / villes féminine, classiquea glacis / bis masculine, classiqueb goélette / silhouette féminine, classiquea somnolait / s’écoulait masculine, classiqueb écume / brume féminine, classiquea flots / matelots masculine, classiqueb grise / brise féminine, classiquea incertain / matin masculine, classiqueb l’aurore / encore féminine, classiquea horizons / gazons masculine, classiqueb campagne / montagne féminine, classiquea d’art / regard masculine, classiqueb lecture / nature féminine, classiquea nuit / l’ennui masculine, non classiqueb veille / Corneille féminine, classiquea emporté / cité masculine, classiqueb lyre / lire féminine, classiquea relis / oubli masculine, non classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquea ennui / lui masculine, classiqueb l’école / frivole féminine, classiquea naïveté / monté masculine, classiqueb montagne / compagne féminine, classiquea prêter / rejeter masculine, classiqueb terre / faire féminine, classiquea l’endroit / conçoit masculine, classiqueb prière / misère féminine, classiquea souci / d’ici masculine, classiqueb d’écriture / signature féminine, classiquea inconnu / venu masculine, classiqueb d’orage / rivage féminine, classiquea s’approcher / rocher masculine, classiqueb asile / l’Évangile féminine, classiquea feu / peu masculine, classiqueb voisine / racine féminine, classiquea canot / l’eau masculine, non classiqueb blanche / branches féminine, non classiquea affreux / généreux masculine, classiqueb chose / propose féminine, classiquea resterai / Saguenay masculine, classiqueb lire / dire féminine, classiquea aviron / l’affront masculine, non classiqueb l’usage / voisinage féminine, classiquea moissons / leçons masculine, classiqueb d’écorce / force féminine, classiquea fardeaux / chevaux masculine, classiqueb raquettes / secrètes féminine, classiquea d’hiver / l’enfer masculine, classiqueb purgatoire / gloire féminine, classiquea ancien / bien masculine, classiqueb père / guerre féminine, classiquea chiens / biens masculine, classiqueb tente / suppliante féminine, classiquea souvenu / l’inconnu masculine, classiqueb passage / page féminine, classiquea pleurer / cloîtrer masculine, classiqueb peut-être / fenêtre féminine, classiquea lueur / veilleur masculine, classiqueb rivière / pierre féminine, classiquea noir / voir masculine, classiqueb homme / nomme féminine, classiquea Non / nom masculine, classiqueb Sainte-Marguerite / truite féminine, classiquea moissons / hameçons masculine, classiqueb certaine / quinzaine féminine, classiquea main / demain masculine, classiqueb pages / naufrages féminine, classiquea souvenir / revenir masculine, classiqueb arrive / rive féminine, classiquea loisir / désir masculine, classiqueb favorable / table féminine, classiquea an / cadran masculine, classiqueb tempêtes / inquiètes féminine, classiquea Dieu / adieu masculine, classiqueb l’espérance / absence féminine, classiquea nous / doux masculine, classiqueb peine / laine féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb fidèle / reprit-elle féminine, classiquea convoité / Éternité masculine, classiqueb pâle / royale féminine, classiquea azuré / sacré masculine, classiqueb vénérable / d’érable féminine, classiquea feuillets / m’éloignais masculine, classiqueb pensées / tracées féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb rature / l’écriture féminine, classiquea l’inspiration / passion masculine, classiqueb trame / l’âme féminine, classiquea s’enfuit / nuit masculine, classiqueb poète / goélette féminine, classiquea avis / gris masculine, classiqueb aurore / encore féminine, classiquea fleurit / manuscrit masculine, classiqueb moi-même / poème féminine, classiquea destin / sapin masculine, classiqueb écrire / bruire féminine, classiquea lieux / mieux masculine, classiqueb rustique / poétique féminine, classiquea sommeil / réveil masculine, classiqueb semaine / capitaine féminine, classiquea vent / transcrivant masculine, classiqueb large / marge féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources