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un seul est le mot juste.

Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité

Chant I. Le Goéland

Charles Gill· distiques, alexandrins, 112 vers

Le soleil moribond‖ ensanglantait les flots,Et le jour endormait‖ ses suprêmes échos.La brise du Surouet‖ roulait des houles lentes.Dans mon canot d’écorce‖ aux courbes élégantes,Que Paul l’Abénaquis‖ habile avait construit,Je me hâtais‖ vers Tadoussac‖ et vers la nuit.À grands coups cadencés,‖ mon aviron de frênePoussait le « Goéland »‖ vers la rive lointaine ;Sous mes impulsions‖ rythmiques, il glissait,Le beau canot léger‖ que doucement berçaitLa courbe harmonieuse‖ et lente de la houle.

Sur la pourpre du ciel‖ se profilait la « Boule »,Sphère énorme dans l’onde‖ enfonçant à demi,Sentinelle qui veille‖ au seuil du gouffre amiPour ramener la nef‖ à l’inconnu livrée,Et du fleuve sans fond‖ marquer de loin l’entrée.Ô globe ! as-tu surgi‖ du flot mystérieux ?Ou bien, aux anciens jours,‖ es-tu tombé des cieux,Comme un monde égaré‖ dans l’orbe planétaire,Et qui, pris de vertige,‖ aurait frappé la Terre ?

Dans le grand air du large‖ et dans la paix des bois,Dans les calmes matins‖ et les soirs pleins d’effrois,Dans la nuit où le cœur‖ abandonné frissonne,Dans le libre inconnu‖ je fuyais Babylone…Celle où la pauvreté‖ du juste est un défaut ;Celle où les écus d’or‖ sauvent de l’échafaud ;Où maint gredin puissant,‖ respecté par la foule,Est un vivant outrage‖ au vieil honneur qu’il foule,La ville où la façade‖ à l’atroce ornementCache mal la ruelle‖ où traîne l’excrément ;Celle où ce qui digère‖ écrase ce qui pense ;Où se meurent les arts,‖ où languit la science ;Où des empoisonneurs‖ l’effréné péculatDes petits innocents‖ trame l’assassinat ;Où ton nom dans les cœurs‖ s’oublie, ô Maisonneuve !Celle où l’on voit de loin,‖ sur les bords du grand fleuve.Les temples du dollar‖ affliger le ciel bleu,En s’élevant plus haut‖ que les temples de Dieu !

Les dernières clartés‖ du jour allaient s’éteindre.Depuis longtemps je me‖ croyais tout près d’atteindreLa rive montagneuse‖ et farouche du Nord,D’où le noir Saguenay,‖ le fleuve de la Mort,Surgi de sa crevasse‖ ouverte au flanc du monde,Se joint au Saint-Laurent‖ dont il refoule l’onde.La rive paraissait‖ grandir avec la nuit,Et l’ombre s’aggravait‖ d’un lamentable bruit :Plaintes des eaux, soupirs,‖ rumeurs sourdes et vagues.La houle harmonieuse‖ avait fait place aux vagues ;Le ciel s’était voilé‖ d’épais nuages gris,Et les oiseaux de mer‖ regagnaient leurs abris.Le « Goéland » rapide‖ avançait vers la côteDont la masse effrayante‖ et de plus en plus hauteSe dressait. L’aviron‖ voltigeait à mon bras,Et je luttais toujours,‖ mais je n’arrivais pas.

Le violet des monts‖ se changeait en brun sombre.Vainement j’avais cru‖ traverser avant l’ombre,Car de ces hauts sommets‖ le décevant rempartÉgare le calcul‖ et trompe le regard.Maintenant, sur les flots‖ qui roulaient des désastres.La nuit, tombait, tragique,‖ effrayante, sans astres ;Et sur ma vie en proie‖ à maint fatal décret,Sombre pareillement‖ la grande nuit tombait.Je tentais d’étouffer,‖ au fracas de la lame,La voix du souvenir‖ qui pleurait dans mon âme ;En vain je voulais fuir‖ un douloureux passé,Et le sombre remords‖ à mes côtés dressé.

Mais je me demandais‖ si les tragiques ondesN’allaient m’ensevelir‖ dans leurs vagues profondes.Je regardais la vie‖ et la mort d’assez haut.Ma liberté,‖ mon aviron‖ et mon canotÉtant mes seuls trésors‖ en ce monde éphémère.Aussi, me rappelant‖ mainte douleur amère :— « Autant sombrer ici‖ que dans le désespoir !Allons, vieux « Goéland »‖ ! qu’importe tout ce noir !Le parcours est affreux,‖ mais, du moins, il est libre !N’embarque pas trop d’eau !‖ défends ton équilibre !Ton maître s’est mépris‖ en jugeant le trajet :Oppose ta souplesse‖ au furieux Surouet !

Comme un oiseau craintif‖ qui fuit devant l’orage,Le grand canot filait‖ vers la lointaine plage,Sur les flots déchaînés‖ qu’à peine il effleuraitQuand, dans l’obscurité,‖ gronda le mascaret…Le canot se cabra‖ sur la masse liquide,Tournoya sur lui-même‖ et bondit dans le vide,Prit la vague de biais,‖ releva du devant,Mais un coup d’aviron‖ le coucha sous le vent.

Alors, des jours heureux‖ me vint la souvenanceJe me revis au seuil‖ de mon adolescence ;Je revis le Sauvage‖ inventif, assemblantL’écorce d’où son art‖ tirait le « Goéland » ;Comme un sculpteur épris‖ d’un chef-d’œuvre qu’il crée,Il flattait du regard‖ la carène cambrée,Calculait telle courbe‖ à la largeur des bordsEt des proportions‖ ménageait les rapports.Je me remémorai‖ sa parole prudenteAu temps déjà lointain‖ où j’allais sous la tenteCauser des vieux chasseurs‖ et voir de jour en jourL’écorce prendre forme‖ en son svelte contour ;Quand je lui demandai‖ pour la proue ou la poupeUn ornement futile‖ et d’élégante coupe,Comme ceux que j’avais‖ au jardin admirésSur des petits canots‖ de guirlandes parés,— Le vent, avait-il dit,‖ prendrait dans ces girouettes !Tu remercieras Paul‖ au milieu des tempêtes,Quand tu traverseras‖ où d’autres sombreront !

Cependant, j’approchais‖ du Saguenay sans fond ;Mon aviron heurta‖ la Pointe aux Alouettes.Je ne distinguais rien‖ des grandes silhouettes,Mais un phare apparut‖ à mon regard chercheur :Le brasier qui flambait‖ au foyer d’un pêcheurGuida ma randonnée,‖ et j’atteignis la plageDe la petite baie,‖ au pied du vieux village.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
56((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
9 distiques
Mots à la rime
a flots / échos masculine, classiqueb lentes / élégantes féminine, classiquea construit / nuit masculine, classiqueb frêne / lointaine féminine, classiquea glissait / berçait masculine, classiqueb houle / Boule féminine, classiquea demi / ami masculine, classiqueb livrée / l’entrée féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb planétaire / Terre féminine, classiquea bois / d’effrois masculine, classiqueb frissonne / Babylone féminine, classiquea défaut / l’échafaud masculine, classiqueb foule féminine, classiquea ornement / l’excrément masculine, classiqueb pense / science féminine, classiquea péculat / l’assassinat masculine, classiqueb Maisonneuve / fleuve féminine, classiquea bleu / Dieu masculine, classiqueb s’éteindre / d’atteindre féminine, classiquea Nord / Mort masculine, classiqueb monde / l’onde féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb vagues féminine, classiquea gris / abris masculine, classiqueb côte / haute féminine, classiquea bras / pas masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea rempart / regard masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquea décret / tombait masculine, classiqueb lame / âme féminine, classiquea passé / dressé masculine, classiqueb ondes / profondes féminine, classiquea haut / canot masculine, classiqueb éphémère / amère féminine, classiquea désespoir / noir masculine, classiqueb libre / équilibre féminine, classiquea trajet / Surouet masculine, classiqueb l’orage / plage féminine, classiquea effleurait / mascaret masculine, classiqueb liquide / vide féminine, classiquea devant / vent masculine, classiqueb souvenance / adolescence féminine, classiquea assemblant / Goéland masculine, classiqueb crée / cambrée féminine, classiquea bords / rapports masculine, classiqueb prudente / tente féminine, classiquea jour / contour masculine, classiqueb poupe / coupe féminine, classiquea admirés / parés masculine, classiqueb girouettes / tempêtes féminine, classiquea sombreront / fond masculine, classiqueb Alouettes / silhouettes féminine, classiquea chercheur / pêcheur masculine, classiqueb plage / village féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources