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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité

Chant XI. Vers la Cîme

Charles Gill· strophes variées, alexandrins, 122 vers

Combien d’heures, hélas !‖ trop brèves, sont passées,Pendant que jusqu’à Dieu‖ s’élevaient nos pensées,Et que, dans le repos‖ du jour silencieux,J’enivrais de grandeur‖ mon esprit et mes yeux !Le soleil au zénith‖ couronnait sa carrière.Mon rapide aviron‖ troubla la puretéDe l’onde chatoyante‖ où jouait la lumière,Et j’atteignis bientôt‖ le Cap Éternité.Dans l’anse où les cailloux‖ éboulés forment chaîne,Le rocher moins abrupt‖ me permit d’aborderPrès d’un torrent‖ que j’entendais‖ déjà gronder.

J’ai l’orgueil de gravir‖ la cime souveraine.Je veux escalader‖ le fier dominateur,Je veux aller baigner‖ mon front dans ses nuages,Côtoyer son abîme,‖ éprouver ses orages,Et, plus près de l’azur,‖ m’enivrer de grandeur.

J’hésite, en parcourant‖ du regard l’âpre pente ;Mais le lit du torrent‖ m’indiquant un chemin,J’aventure mes pas‖ au revers du ravinQui, le long du flanc roide,‖ obliquement serpente.Le torrent, par endroits,‖ sur le roc verticalBrise sa nappe d’eau‖ qui tombe en cascatelle ;Plus loin, du drap lamé‖ l’écluse naturelleSous le dôme des pins‖ retient son frais cristal.Le torrent me conduit‖ à mi-chemin du faîte.Contre la forêt vierge‖ il me faut batailler :Là, grimpant au bouleau‖ quand l’obstacle m’arrête,Ici, me cramponnant‖ au souple coudrier.Et, quoique sans péril,‖ la lutte est belle et rude,Plus je m’engage avant‖ dans cette solitude.Il me faut contourner‖ d’énormes rochers rouxQue, de loin, j’avais pris‖ pour de simples cailloux ;Les buissons épineux‖ où mon pas s’enchevêtre,Les bocages touffus‖ de l’érable et du hêtre,M’avaient paru d’en bas‖ un tapis de gazon.Toute une virginale‖ et simple floraisonÉtale ses couleurs‖ sous l’épaisse ramure.

Je cueille le bluet,‖ la noisette, la mure,Et certain petit fruit‖ rouge et délicieuxQui croît en abondance‖ au milieu de la mousse.Ô pins harmonieux,‖ comme votre ombre est douce !Je dîne en un palais‖ où dîneraient les dieux :Ma nappe immaculée‖ est un fragment de marbre,Mon cellier est un lac‖ endormi sous les bois,Et l’écorce argentée‖ est la coupe où je bois.Un rêve musical‖ frissonne dans un arbreOù d’invisibles chœurs‖ gazouillent un concert.Dans ma coupe d’écorce,‖ au ruisseau qui murmure,Une dernière fois‖ je puise l’onde pure,Et, convive poli,‖ quand finit le dessert,Je bois à mon hôtesse,‖ à la grande Nature.

Le souci d’arriver‖ abrège mon repos.Je reprends, maintenant‖ plus fort et plus dispos,À même la forêt‖ l’interminable lutte,Car déjà le soleil‖ penche vers son déclin,Et je crains que la nuit‖ ne m’arrête en chemin.Je me hâte ; l’écho‖ sonore répercuteTantôt le craquement‖ des branches sous mes pas,Tantôt le bruit plus sourd‖ d’une pierre ébranlée.Il me semble parfois‖ que je n’atteindrai pasLa cime toute bleue‖ et de pins dentelée,Qui toujours se dérobe‖ et parait au regardToujours de plus en plus‖ hautaine et reculée.L’heure rapide passe ;‖ et je songe : « Il est tard !Je suis bien las !… Pourtant,‖ ô cime inaccessible,Ce qui dépend de nous‖ en ce monde, est possible !…Tu fuis ! En m’épuisant,‖ vers toi je suis monté ;Ma force m’abandonne,‖ et tu fuis à mesure ;Mais, ô cime orgueilleuse,‖ il est dans ma natureUn pouvoir en réserve,‖ et c’est la volonté ! »

La dure ascension‖ de nouveau recommence :Je grimpe de biais‖ le long du flanc immense,Harassé, haletant,‖ et m’aidant de mes brasQuand d’un plan vertical‖ j’entreprends l’escalade,Ou que des arbres morts‖ l’inextricable amasSe dresse devant moi‖ comme une barricade.

Partout, le blanc bouleau,‖ le tremble, le sapin,Et l’érable sacré,‖ le hêtre, l’épinette,Et le vieux chêne aussi‖ mêlent leur silhouetteQue, çà et là, domine‖ un gigantesque pin…

Le soleil flamboyant‖ vers l’horizon s’incline ;Voici bientôt venir‖ la minute divineOù tout va se parer‖ de son poudroiement d’or.

Tout se tait dans les cieux.‖ J’approche de la cime,Et mes pas, les premiers,‖ foulent ce lieu sublime !Deux mamelons boisés‖ m’en séparent encor :Je vole à son assaut ;‖ enfin, je vais l’atteindre !…J’y parviens ! Il est temps,‖ car le jour va s’éteindre.Mais autour du sommet‖ se dresse un vert rempart :La couronne des pins,‖ des cèdres et des ormes,À ses fleurons altiers‖ arrête mon regard.

Sur le granit poli‖ des chauves plate-formes,Par mon ombre vers l’Est‖ loin de moi précédé,Je cours vers un plateau‖ rugueux et dénudéD’où rien ne rétrécit‖ le solennel espace.Le vaste écartement‖ de l’angle que j’embrasseEntraîne ma pensée‖ au seuil de l’Infini.

Sous les rayons dorés,‖ les montagnes sereinesJusques à l’horizon‖ développent leurs chaînesDont l’orgueilleux profil‖ enfin s’est aplani,Et, ruban satiné,‖ s’allonge sous la nue,Comme pour défiler,‖ au fond de l’étendue,Devant le sceptre d’or‖ de quelque majestéRégnant sur la lumière‖ et sur l’immensité.

Serait-ce une féerique‖ illusion des choses ?Ou bien, dans le recul‖ des solitudes roses,Par delà l’Océan‖ des monts échelonnés,Les sommets glorieux‖ se sont-ils prosternés ?Devant tant de grandeur,‖ la main de Dieu m’écrase.J’entre en communion‖ dans cet immense amourQui monte de la terre‖ au soleil qui l’embrase.Je suis pris du vertige‖ où défaille le jour ;J’éprouve la splendeur‖ de sa brève agonie.Parmi les frissons d’or‖ de la limpidité,Mes sens extasiés‖ vibrent en harmonieAvec la chatoyante‖ et magique beautéDe tout ce que le cœur‖ par les yeux peut comprendre !Et comme sur le monde‖ où la nuit va descendre,Dans mon être attendri‖ passe un tressaillement.Aux suprêmes rayons‖ de la mourante flammeEn moi je sens pâlir‖ la lumière de l’âme,Et je tombe à genoux‖ près de l’escarpement.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
19[aa] 6[abab] 12[abba] 1[abbab] 1[ababcbc]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a passées / pensées féminine, classiquea silencieux / yeux masculine, classiquea carrière / lumière féminine, classiqueb pureté / Éternité masculine, classiquea chaîne / souveraine féminine, classiqueb d’aborder / gronder masculine, classiquea dominateur / grandeur masculine, classiqueb nuages / orages féminine, classiquea pente / serpente féminine, classiqueb chemin / ravin masculine, classiquea vertical / cristal masculine, classiqueb cascatelle / naturelle féminine, classiquea faîte / m’arrête féminine, classiqueb batailler / coudrier masculine, classiquea rude / solitude féminine, classiquea roux / cailloux masculine, classiquea s’enchevêtre / hêtre féminine, classiquea gazon / floraison masculine, classiquea ramure / mure féminine, classiquea délicieux / dieux masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea marbre / arbre féminine, classiqueb bois masculine, classiquea concert / dessert masculine, classiqueb murmure / pure / Nature féminine, classiquea repos / dispos masculine, classiquea lutte / répercute féminine, classiqueb déclin / chemin masculine, classiquea pas masculine, classiqueb ébranlée / dentelée / reculée féminine, classiquec regard / tard masculine, classiquea inaccessible / possible féminine, classiquea monté / volonté masculine, classiqueb mesure / nature féminine, classiquea recommence / immense féminine, classiquea bras / amas masculine, classiqueb l’escalade / barricade féminine, classiquea sapin / pin masculine, classiqueb l’épinette / silhouette féminine, classiquea s’incline / divine féminine, classiquea d’or / encor masculine, classiqueb cime / sublime féminine, classiquea l’atteindre / s’éteindre féminine, classiquea rempart / regard masculine, classiqueb ormes / plate-formes féminine, classiquea précédé / dénudé masculine, classiquea espace / j’embrasse féminine, classiquea l’Infini / aplani masculine, classiqueb sereines / chaînes féminine, classiquea nue / l’étendue féminine, classiquea majesté / l’immensité masculine, classiquea choses / roses féminine, classiquea échelonnés / prosternés masculine, classiquea m’écrase / l’embrase féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea agonie / harmonie féminine, classiqueb limpidité / beauté masculine, classiquea comprendre / descendre féminine, classiquea tressaillement / l’escarpement masculine, classiqueb flamme / l’âme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

122 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources