Le Cap Éternité, 1919· Le cap éternité
Chant XII. La Fourmi
Quand je me relevai‖ sur le Cap légendaire,Il projetait une ombre‖ immense au roc voisin ;Plus le disque écroulé‖ penchait vers son déclin,Plus l’ombre s’allongeait‖ tout au loin sur la terre.Couvrant gorges et monts,‖ ce voile violetEn deux plans bien tranchés‖ partageait l’étendue :Déjà l’aile du Soir‖ à droite frissonnait ;Jusqu’aux derniers confins‖ où pénétrait la vue,À gauche, tout vibrait‖ dans le ruissellementDe l’or et du rubis‖ répandus comme une onde :Le Cap et le Soleil‖ se disputaient le monde,Et Dieu les regardait‖ du haut du firmament.
Rien ne venait troubler‖ le vespéral silence ;Nul bruit n’inquiétait‖ l’enchantement des yeux ;Ni le bruissement‖ des pins harmonieux,Ni les soupirs des flots‖ perdus dans la distance.J’ai penché vers le sol‖ mon front humiliéDevant la vision‖ splendide, et j’ai crié :— Ô Nature, ô rayons,‖ ô sidéral prodige !Que devient ma fierté‖ d’être un homme, et que suis-je ?Ô combat solennel‖ d’un astre et d’un sommet,Je rentre dans ma cendre‖ où mon orgueil s’effondre !…Mais comme si la Terre‖ eût voulu me répondre,Une fourmi survint‖ qui traînait un bluet.
J’ai compris. Elle ancrait‖ au fruit ses mandibules,Tirait de ci, poussait‖ de là, cambrait son corps ;Le mouvement triplait‖ ses pattes minuscules.Bientôt, sur l’âpre sol,‖ l’insecte à bout d’efforts,Pour traîner son bluet‖ déployant du génie,Inclinait un brin d’herbe‖ en travers d’un gravier,Et le fardeau roulant‖ cédait à ce levier…Les choses s’endormaient‖ dans leur paix infinie.Pendant que le soleil‖ mourait splendidementJ’ai drapé mon néant‖ dans mon âme immortelle,Et j’ai dit au soleil :‖ — Éblouissement d’or,Autant que ta splendeur‖ une pensée est belle !Par delà ton éclat‖ plane son fier essor ;Et ton scintillement,‖ dans la nuit froide et noire,Pénètre moins loin qu’elle‖ au fond de l’avenir,Car tes feux pâliront‖ avant le souvenirQue mon âme éblouie‖ emporte de ta gloire !Et j’ai dit au Rocher :‖ — Devant toi j’ai frémi ;Mais le regard divin‖ contemple en paix ta pierre,Et ton dôme effrayant,‖ vu de l’ultime sphère,Ne paraît pas plus haut‖ que cette humble fourmi !
J’avais vu le fronton‖ se parer de l’auroreAvant qu’elle eût brillé‖ sur les monts d’alentour ;Aux rayons du couchant,‖ je revoyais encore,Sur le même granit‖ se prolonger le jour.Moment prodigieux !‖ les heures trop rapides,Dans leur fuite éternelle‖ ont paru ralentir ;Et le soleil mourant,‖ avant de s’engloutir,Par delà le grand mur‖ lointain des Laurentides,Déposa sur la cime‖ un baiser lumineux ;La pierre rutilait,‖ couverte de topaze,Et les vieux pins royaux‖ se dressaient en extaseDans l’éblouissement‖ de ces divins adieux !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9[abba] 4[abab] 2[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a légendaire / terre féminine, classiqueb voisin / déclin masculine, classiquea violet / frissonnait masculine, classiqueb l’étendue / vue féminine, classiquea ruissellement / firmament masculine, classiqueb onde / monde féminine, classiquea silence / distance féminine, classiqueb yeux / harmonieux masculine, classiquea humilié / crié masculine, classiquea prodige / suis-je féminine, classiquea sommet / bluet masculine, classiqueb s’effondre / répondre féminine, classiquea mandibules / minuscules féminine, classiqueb corps / d’efforts masculine, classiquea génie / infinie féminine, classiqueb gravier / levier masculine, classiquea immortelle / belle féminine, classiqueb d’or / essor masculine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb l’avenir / souvenir masculine, classiquea frémi / fourmi masculine, classiqueb pierre / sphère féminine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb d’alentour / jour masculine, classiquea rapides / Laurentides féminine, classiqueb ralentir / s’engloutir masculine, classiquea lumineux / adieux masculine, classiqueb topaze / extase féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cap Éternité, Montréal, Édition du devoir, 1919· numérisation poesies.net· Sources