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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Fer rouge, 1870

III. Chant de la gazette de cologne

Albert Glatigny· 37 quatrains, octosyllabes, 148 vers

Nos pères ont eu cette honteDe connaître la liberté ;Ils étaient ceux que rien ne dompte,Ils bravaient l’éclair irrité.

Les miasmes venus de FranceAvaient empoisonné leurs cœurs ;On lisait : paix et délivranceSur leurs jeunes drapeaux vainqueurs.

Leur rire semblait un tonnerreEt, comme les feuilles des bois,Balayait tout ce qu’on vénère,Les princes, les ducs et les rois,

Et rien n’était affligeant commeLeur orgueil téméraire et vain :Ils proclamaient les droits de l’hommeSupérieurs au droit divin !

Ils osaient dire qu’une altesseDiffère du premier venuPar un peu de scélératesseEt d’aveuglement ingénu !

Mais nous, leurs fils, c’est autre chose !Nous sommes de bons chiens couchants ;Nous voulons qu’un roi nous imposeSes soins paternels et touchants.

Nous sommes des sujets d’élite,Nous allons, fiers, le front baissé,Notre zèle réhabiliteAux yeux du maître le passé.

Nous étions allemands, nous sommesDe bons prussiens ; nous portonsNotre hommage à des gentilshommesDont les mains tiennent des bâtons.

Rien aujourd’hui ne nous divise.Nous sommes heureux, hosanna !Et nous avons pris pour devise :Johann Maria Farina !

Oh ! Cologne est la ville sainteDe la choucroute et du tabac ;Le vieux Rhin baigne son enceinte,Nous revendiquons Offenbach !

Nous exportons de la morale,De la peinture, des vieux suifs ;Nous avons une cathédraleQue nous exploitons en vrais juifs.

Aussi, quand un peuple se lèveEt réclame ses libertés,En voyant l’éclair de son glaive,Nous nous sentons tous insultés.

Dociles comme une machine,Prêts à supporter tous les bâts,Quand nous plions si bien l’échine,Voici qu’on est brave là-bas !

Trouvant que le droit humain chôme,Voici que la France, en fureur,Quand nous gardons notre Guillaume,Vient de vomir son empereur.

Un peuple libre sur la carte !Un souverain sur le pavé !Oh ! Relevons ce Bonaparte,Bien qu’il soit de sang mal prouvé.

Car un prince est bien lamentableLorsque des parchemins joyeuxN’offrent pas un tas respectableDe bandits parmi ses aïeux ;

Lorsque sa généalogie,Superbe, n’a pas traverséLes siècles disparus, rougieDu sang sur l’échafaud versé.

Toute maison de bonne soucheA son histoire où le poisonJoue un rôle sombre et faroucheDans les mains de la trahison,

Et la noblesse n’est sincèreQu’autant qu’on dit comment advint,Qu’un jour, égrenant son rosaire,Vers l’an douze ou treize cent vingt,

La noble dame châtelaine,Son époux allant guerroyer,Mêla chastement son haleineAu souffle d’un jeune écuyer.

Nos princes, Dieu les accompagneEt les conduise par la main !Déjà du temps de Charlemagne,Étaient voleurs de grand chemin,

Et, grâce au ciel ! Les adultères,Les faux, les empoisonnementsProjettent des lueurs austèresJusque sur leurs commencements.

Mais au bout du compte, un roi, mêmeSans meurtrier antique au boutD’un passé ténébreux et blême,Vaut mieux que pas de roi du tout ;

Et puis, s’il faut qu’on se départeDe la saine tradition,Bien que récents, les BonaparteMéritent quelque attention ;

Dix-huit brumaire et deux décembre,Double date, double sommetAu haut duquel la mort se cambre !C’est une race qui promet.

Ettenheim sent son moyen âge ;Hoche brusquement expirantRehausse encor le personnageNommé Napoléon Le Grand.

Règne donc la famille corseAu bec sanglant et carnassier !Qu’elle-même allume l’amorceDes sinistres canons d’acier !

Car nous qu’on outrage et qu’on lie,Nous qui voulons des majestés,Vraiment cela nous humilieQue l’on soit libre à nos côtés.

Car notre abjection profondePâlirait nécessairementLorsque s’étendrait sur le mondeL’universel abaissement ;

Quand les peuples, comme à Cologne,Chérissant les affronts soufferts,S’écrîraient partout sans vergogne :« De l’argent ! Des bâillons ! Des fers ! »

Ô bons marchands de vulnéraire,Soyez infâmes ! Vautrez-vousToujours dans l’ombre funéraireDe vos rois mystiques et fous !

Aimez la main qui vous fustige,Léchez les pieds les plus fangeux,Soyez lâches jusqu’au vertige,Valets soumis et nuageux !

La révolution sacréeJette à la face des bourreauxLes trônes brisés, elle créeUn peuple de jeunes héros ;

Et vous assisterez, farouches,Au grand réveil des nations,Et l’on blessera vos yeux louchesAvec des flèches de rayons.

Vous serez contraints de vous taireQuand, dans le jour, dans la clarté,Nous ferons entendre à la terreLe cantique de liberté !

Alors, maudissant vos entraves,Trahis par vos tyrans, meurtris,Vous nous tendrez vos mains d’esclaves,Et vous pousserez de grands cris ;

Et la république sereineRépondra de sa forte voix :« Laquais, dans la nuit souterraine,Allez pourrir avec vos rois ! »

12 septembre.

Versification

Forme
37 quatrains (quatrains)
Rimes
37(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
37 quatrains
Mots à la rime
a honte / dompte féminine, classiqueb liberté / irrité masculine, classiquea France / délivrance féminine, classiqueb cœurs / vainqueurs masculine, classiquea tonnerre / vénère féminine, classiqueb bois / rois masculine, classiquea comme / l’homme féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea altesse / scélératesse féminine, classiqueb venu / ingénu masculine, classiquea chose / impose féminine, classiqueb couchants / touchants masculine, classiquea d’élite / réhabilite féminine, classiqueb baissé / passé masculine, classiquea sommes / gentilshommes féminine, classiqueb portons / bâtons masculine, classiquea divise / devise féminine, classiqueb hosanna / Farina masculine, classiquea sainte / enceinte féminine, classiqueb tabac / Offenbach masculine, classiquea morale / cathédrale féminine, classiqueb suifs / juifs masculine, classiquea lève / glaive féminine, classiqueb libertés / insultés masculine, classiquea machine / l’échine féminine, classiqueb bâts / là-bas masculine, classiquea chôme / Guillaume féminine, classiqueb fureur / empereur masculine, classiquea carte / Bonaparte féminine, classiqueb pavé / prouvé masculine, classiquea lamentable / respectable féminine, classiqueb joyeux / aïeux masculine, classiquea généalogie / rougie féminine, classiqueb traversé / versé masculine, classiquea souche / farouche féminine, classiqueb poison / trahison masculine, classiquea sincère / rosaire féminine, classiqueb advint / vingt masculine, classiquea châtelaine / haleine féminine, classiqueb guerroyer / écuyer masculine, classiquea accompagne / Charlemagne féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea adultères / austères féminine, classiqueb empoisonnements / commencements masculine, classiquea même / blême féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquea départe / Bonaparte féminine, classiqueb tradition / attention masculine, classiquea décembre / cambre féminine, classiqueb sommet / promet masculine, classiquea âge / personnage féminine, classiqueb expirant / Grand masculine, classiquea corse / l’amorce féminine, classiqueb carnassier / d’acier masculine, classiquea lie / humilie féminine, classiqueb majestés / côtés masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb nécessairement / abaissement masculine, classiquea Cologne / vergogne féminine, classiqueb soufferts / fers masculine, classiquea vulnéraire / funéraire féminine, classiqueb Vautrez-vous / fous masculine, classiquea fustige / vertige féminine, classiqueb fangeux / nuageux masculine, classiquea sacrée / crée féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquea farouches / louches féminine, classiqueb nations / rayons masculine, classiquea taire / terre féminine, classiqueb clarté / liberté masculine, classiquea entraves / d’esclaves féminine, classiqueb meurtris / cris masculine, classiquea sereine / souterraine féminine, classiqueb voix / rois masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Fer rouge, Bruxelles, Poulet-Malassis, 1870· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources