Le Fer rouge, 1870
IV. Lâche
Un tel homme suffit pour qu’un siècle pourrisse.Victor Hugo, Légende des siècles.
On ne le croyait pas‖ si lâche, en vérité !On le savait menteur,‖ voleur, fourbe, effronté,Assassin. On n’avait‖ pas oublié ses crimes.On le savait expert‖ en ces louches escrimesDes trahisons par qui‖ l’on se sent enlacé.Bien que, Morny défunt,‖ il eût parfois baissé,Et bien qu’il se montrât‖ un peu moins fataliste,N’étant plus soutenu‖ par ce vaudevilliste,Il donnait sa parole‖ assez impudemment,Il ne reculait pas‖ devant le faux serment,Et les jours où Ricord‖ lui disait : « le mercure,Sire, accélérera‖ promptement votre cure, »Il disait assez bien,‖ de l’ordre : « j’en réponds ! »Et Rouher, Ollivier,‖ tout le clan de fripons,Se sentaient plus d’aplomb‖ devant son assurance.Ils le flairaient. L’odeur‖ n’en semblait pas trop rance.On pouvait supposer‖ encor dans ce vieux cœurUn restant d’énergie,‖ un soupçon de vigueur.On a vu des brigands‖ courageux, et CartoucheSe défendait avec‖ une âpreté farouche ;Mandrin faisait payer‖ cher sa peau ; les banditsDe Corse sont des gueux‖ atroces mais hardis,Qui crèvent dans les trous‖ des rochers mais les armesÀ la main, et faisant‖ reculer les gendarmes.Eh bien ! On se trompait :‖ il est lâche. Il se rendSans avoir combattu,‖ furtif, honteux, foirantDans son habit doré‖ d’écuyer quadrumane.C’est un lâche. Voilà‖ ce qu’il est. Il émaneDes miasmes de lui‖ trahissant le poltron.C’est un lâche. Son air,‖ sa face de citronLe disaient. Il n’avait‖ que cela de sincère,Mais il est lâche plus‖ qu’il n’était nécessaire.Ceux que son nom dupait‖ encor sont confondus.Les aigles du premier‖ Bonaparte, éperdus,Désertent la colonne‖ et cherchent une mare.Napoléon, ce bruit‖ d’airain, ce tintamarre,Ce fracas, aujourd’hui,‖ répond à lâcheté !Les châtiments, ce livre‖ où le vers irritéDevient un justicier,‖ et prend cet affreux drôle,Et le cingle au visage,‖ et le marque à l’épaule,Les châtiments se sont‖ trompés. Non, ce n’est pasLa nuit où, retiré‖ brusquement du trépas,L’empereur contempla‖ l’ignoble mascaradeDans laquelle il faisait‖ lui-même la parade,Que l’expiation‖ commença. Ce n’étaitPas suffisant encor,‖ pas complet. Il restaitUne coupe à vider,‖ plus lourde et plus amère,Pour expier le crime‖ immense de brumaire.Il fallait que ton nom,‖ ô vainqueur d’Iéna !Ton nom sanglant mais fier,‖ ton nom qui rayonnaAvec l’éclat d’un astre‖ effrayant sur le monde,Roulât jusqu’au dernier‖ échelon de l’immonde ;Il fallait que ce nom‖ aux échos triomphants,Fît rire de pitié‖ les tout petits enfants.C’est fait ! Napoléon,‖ cela veut dire lâche !Ces combats, ces travaux‖ accomplis sans relâche,Cette gloire aboutit‖ aux hontes de Sedan !Lâche ! Ce mot t’étreint,‖ implacable carcan ;Le gueux qui sur ton nom‖ indigné caracole,Est un lâche, entends-tu,‖ fauve soldat d’Arcole ?Il se rend, il se vend,‖ il vend la France, il vendTa défroque d’honneur‖ et la disperse au vent.C’est un lâche. Il pouvait‖ mourir, mais c’est un lâche !Pourvu qu’il vive et soit‖ riche, rien ne le fâche.Et pendant qu’arrachant‖ la croix de ton plastron,Tu pleures d’avoir pu‖ connaître ce poltron,Lui, gai, frottant ses yeux‖ fatigués de ribotes,Sourit à son vainqueur,‖ et lui cire ses bottes !
14 septembre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique
- Mots à la rime
- a vérité / effronté masculine, classiqueb crimes / escrimes féminine, classiquea enlacé / baissé masculine, classiqueb fataliste / vaudevilliste féminine, classiquea impudemment / serment masculine, classiqueb mercure / cure féminine, classiquea réponds / fripons masculine, classiqueb assurance / rance féminine, classiquea cœur / vigueur masculine, classiqueb Cartouche / farouche féminine, classiquea bandits / hardis masculine, classiqueb armes / gendarmes féminine, classiquea rend / foirant masculine, classiqueb quadrumane / émane féminine, classiquea poltron / citron masculine, classiqueb sincère / nécessaire féminine, classiquea confondus / éperdus masculine, classiqueb mare / tintamarre féminine, classiquea lâcheté / irrité masculine, classiqueb drôle / l’épaule féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb mascarade / parade féminine, classiquea n’était / restait masculine, classiqueb amère / brumaire féminine, classiquea d’Iéna / rayonna masculine, classiqueb monde / l’immonde féminine, classiquea triomphants / enfants masculine, classiqueb lâche / relâche féminine, classiquea Sedan / carcan masculine, classiqueb caracole / d’Arcole féminine, classiquea vend / vent masculine, classiqueb lâche / fâche féminine, classiquea plastron / poltron masculine, classiqueb ribotes / bottes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Fer rouge, Bruxelles, Poulet-Malassis, 1870· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources