Le Fer rouge, 1870
V. Laon
Il est des villes qui sont fièresDe se changer en cimetièresPlutôt que de voir outragerLeurs foyers, leurs maisons, leurs rues,Et leurs morts, ombres apparuesTerribles devant l’étranger !
Elles n’ont qu’un mot : résistance !Elles donnent leur existenceStoïquement et gravement ;La grande âme de la patrieVit dans leur enceinte inflétrie,Et chante sur le sol fumant.
C’est Strasbourg calme sous les bombesQui chaque jour ouvrant des tombes,Passent foudroyantes dans l’air ;Noble cité qui se résigneÀ la mort, et veut rester digneDe ses fils, Ulrich et Kléber !
C’est Toul, c’est Phalsbourg et MézièresQu’entourent de rouges lisièresFaites de mitraille et d’obus ;C’est Montmédy, c’est Metz qui raille,Du haut de sa forte muraille,Les prussiens déjà fourbus.
Elles veulent bien disparaître,Mais non pas laisser un nom traître.Elles sont hautaines. Leur frontIndomptable auquel l’atmosphèreFait une couronne, préfèreLes cicatrices à l’affront.
Elles sont l’honneur et l’exempleDe l’univers qui les contemple.Leur sang, qu’il est pur et vermeil !Coule par de noires blessures,Mais leur joue est sans flétrissures,Mais leurs yeux sont pleins de soleil.
Elles protégent, ces pucelles,La terre sacrée, entre cellesDont le nom veut dire grandeur.Aux loups du nord, pleins de cyniquesAppétits, leurs blanches tuniquesImposent encor la pudeur.
Ô villes saintes, ô martyres !Vous dont les suaves souriresFont baisser les yeux aux bourreaux,Oh ! Quel pieux pèlerinageLe monde fera, d’âge en âge,Chez vous, nourrices de héros !
Mais à côté de ces guerrières,Il est d’autres villes moins fières,Bourgeoises dont l’unique planEst de vivre en paix dans la honte,Et de lécher la main qui dompte :N’est-ce pas, ô cité de Laon ?
Bah ! Que t’importe l’infamie,Pourvu qu’on te laisse endormieDans ton égoïsme ouaté !La gloire, quelquefois, ça coûte,Et c’est du sang qu’il en dégoutte ;C’est pénible, la liberté.
Pourquoi ne pas vivre à son aise,Loin du bruit et de la fournaise ?À quoi bon se brûler au feu ?L’ennemi n’est pas si farouche ;Il veut s’étendre dans ta couche,Pourquoi l’en empêcher, bon dieu !
Laon est une fille publiqueQui veut bien rire, et ne s’expliqueNul de ces refus violentsQue d’autres villes font entendre.Enfin, puisqu’elle veut bien tendreSa lèvre aux baisers des uhlans !
Ça l’irrite qu’on la défende,Cette catin ; elle appréhendeLes gros mots de son prussien.Il pourrait la battre. Eh ! Qu’a-t-elleDonc à risquer ? Sa fange est telle,Qu’elle n’a plus d’honneur ancien.
Ville prudente, ville infâme,Ah ! Ville sans cœur et sans âme !J’espère qu’on va te rayerDu nombre des cités de France ;Puisque tu mens à l’espérance,Que tu ne sais que t’effrayer,
Que ta citadelle écrouléeAtteste, sombre et désolée,Qu’au moins un français était là,Qui n’acceptant point ta défaite,Se fit de la mort une fête,Le jour où Laon capitula ;
Et que désormais, sur ta joie,Sur ta paix hideuse, l’on voie,Terrible, la foudre à la main,Crachant sur ta lâcheté blêmeUn flot de cendre et d’anathême,Le froid justicier Thérémin…
15 septembre.
Versification
- Forme
- 16 sizains (sizains)
- Rimes
- 16(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 sizains
- Mots à la rime
- a fières / cimetières féminine, classiqueb outrager / l’étranger masculine, classiquec rues / apparues féminine, classiquea résistance / existence féminine, classiqueb gravement / fumant masculine, classiquec patrie / inflétrie féminine, classiquea bombes / tombes féminine, classiqueb l’air / Kléber masculine, classiquec résigne / digne féminine, équivalentea Mézières / lisières féminine, classiqueb d’obus / fourbus masculine, classiquec raille / muraille féminine, classiquea disparaître / traître féminine, classiqueb front / l’affront masculine, classiquec l’atmosphère / préfère féminine, classiquea l’exemple / contemple féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquec blessures / flétrissures féminine, classiquea pucelles / celles féminine, classiqueb grandeur / pudeur masculine, classiquec cyniques / tuniques féminine, classiquea martyres / sourires féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquec pèlerinage / âge féminine, classiquea guerrières / fières féminine, classiqueb plan / Laon masculine, classiquec honte / dompte féminine, classiquea l’infamie / endormie féminine, classiqueb ouaté / liberté masculine, classiquec coûte / dégoutte féminine, classiquea aise / fournaise féminine, classiqueb feu / dieu masculine, classiquec farouche / couche féminine, classiquea publique / s’explique féminine, classiqueb violents / uhlans masculine, classiquec entendre / tendre féminine, classiquea défende / appréhende féminine, classiqueb prussien / ancien masculine, classiquec Qu’a-t-elle / telle féminine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb rayer / t’effrayer masculine, classiquec France / l’espérance féminine, classiquea écroulée / désolée féminine, classiqueb là / capitula masculine, classiquec défaite / fête féminine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb main / Thérémin masculine, classiquec blême / d’anathême féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Fer rouge, Bruxelles, Poulet-Malassis, 1870· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources