Poèmes parisiens, 1897· Ciels de lit
Absence
Quand elle l’eut baisé follement sur la lèvreDans le dernier reflux de l’amoureuse fièvre,Elle lui dit : adieu ! l’Amant dit : au revoir !Hélas ! ce fut en vain qu’il l’attendit le soir,
Puis deux jours ! Au cadran de l’horloge, la paireD’aiguilles, que l’ennui de tourner exaspère,Se croisa lentement durant deux lentes nuits,Compas maussade errant au cercle des ennuis !
Que faire ? — S’accouder pensif à la fenêtre ?Ça glace ! — S’en aller ? — Elle viendra peut-être !Comme la nuit est longue ! Il ne fera plus jour !Bon Dieu ! comme le temps est long loin de l’amour !Comme les clochers ont des tintements d’alarmes !Et comme il est trempé, ce mouchoir plein de larmes !
Ces nuages s’en vont, pressés par un vent dur.Le jour de février se lève. Pas d’azur !L’amoureux, en fumant, s’est desséché la gorge ;Le sanglot geint en lui comme un soufflet de forge.Au matin, les yeux lus de larmes et le cœurMorne, en parisien il reprit l’air moqueur.
Or, le troisième jour, elle revint, tranquille,Lui disant : « Mon ami, tu t’es fait de la bileBien inutilement. » Et puis, avec douceur :« J’ai passé ces deux nuits au chevet de ma sœur. »
L’Amour est un aveugle aveuglant ; lui fit l’hommeQui pouvait croire, et crut réellement en somme.
Jette-lui les cailloux, moraliste rageur !Il l’aima, très jaloux ; et puis, d’un air vengeur,Il dit : « Il se peut bien qu’il soit vrai, ce mensonge. »
L’amour les remporta tous les deux dans le songeAvec ses ailes d’or et de pourpre, là-bas.Elle était trois fois plus tendre. — Dis, n’est-ce pasTrès doux de s’aimer bien, de le dire et le faire ?On est enveloppé d’une souple atmosphère.Oh ! ne pensons à rien ! Je t’aime, mon amant ;Je t’aime un peu, beaucoup, tendrement, follementEt plus encore !Et puis, la fête étant finie,Elle dit : « Je me sens tout à fait rajeunie. »
Ce fut alors qu’il put comprendre, mais trop tard,Qu’elle s’était vendue au vieux seigneur Dollar
41 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources