Poèmes parisiens, 1897· Ciels de lit
Dernier jour
Prends ta robe, prends tes nattes, prends tes bijoux !Va, je t’ai bien aimée, et je trouvais si douxTes gestes féminins de folle chattemite ! —Prends ta lèvre et tes yeux, ton corps où se limitePour moi tout l’idéal horizon du désir. —Prends-les, emporte tout talisman de plaisir.— Va, je t’ai bien aimée ! — Ah ! prends encor, j’y pense,Pour la mettre en ton cœur, la fleur de souvenance !Car ces huit mois passés d’amour à tour de brasFurent gais et pimpants et tendres, n’est-ce pas ?— Va, je t’ai bien aimée ! — Aujourd’hui c’est ma porteQui s’ouvre et je te dis : Que le diable t’emporte !Sans amertume, avec un sourire léger. —C’est la loi du Veau d’or, ma chère, il faut changer !Or, nous ne vivons pas dans un pays sauvage :Respectons ce gendarme appelé décavage.Il faut nous quitter ! Vas au bal de l’Opéra.Ton front jeune parmi les vieux resplendira.Tes beaux yeux noirs seront la nouvelle Grande-OurseVers qui navigueront les marins de la Bourse,Abdomen et poitrail bondés en galions,Roulant, tanguant, pontés, lestés de millions,Faisant voiles avec les papiers bleus de soieQue gonfle le crédit des Banques, vent de joie.Ils viendront jeter l’ancre autour de ton corset ;Et l’un d’eux cassera le nœud de ton lacet. —— Va, je t’ai bien aimée ! — En huit mois, que de fêteLorsque tu me disais : J’ai grand mal à ma tête !— Ne pense plus à moi, jamais, jamais, jamais !Nous étions pauvres, sois très riche et très loin, maisPour le venger du temps où quelques radis rosesComposaient le menu de nos repas moroses,Sois terrible, prends-leur tout l’argent qu’ils auront…Que des rides d’ennui s’étoilent sur le frontDe celui qui paiera tes perles de couronne !Ne me console pas, je ris, tu vois, mignonne !Je connais trop Paris pour me désespérer ;Je connais, trop l’amour de Paris pour pleurer.Ah ! tu as bien raison : « L’amour n’est qu’un caprice !Et tant qu’à faire, il faut qu’il rapporte, le Vice ! »— Va, je t’ai bien aimée en huit mois ! — Cette nuitRions encor, chassons à grands baisers l’ennui.Serre-moi dans tes bras, et laisse mes penséesCourir, sur l’océan de mes rêves bercées !… Tu ne veux pas, jusqu’à demain ?… Ah ! pauvre nous !Prends ta robe, prends tes nattes, prends tes bijoux !
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources