Poèmes parisiens, 1897· Bibliophilie
Bibliophilie
A Madame Henri Beraldi.
Quelques-uns aimeront les chevaux, nobles bêtes,Et les feront courir au drome vert des fêtesSous l’œil exaspéré des Paris-Mutuels.D’autres, loin de la frappe et des poinçons cruelsQu’inscrivent sur nos fronts la Vie et ses batailles,Amasseront, des tas de vétustés médailles,Ou bien des pots auxquels manque une anse, ou, parfois,Les pipes de la Grande-Armée : écume et bois.Voici le timbre-poste et le philatéliste…Oh ! les timbres timbrés que l’on suit à la pisteA travers les bureaux des continents épars,En rêvant qu’il en vient de la planète Mars !Et voici les tableaux que l’on couvrit de chèques !Galerie et cimaise ! ah ! les pinacothèques,Où tant de Trouillebert singeront le Corot,Où les Rembrandt signés figurent un tel lot,Des constellations si fécondes de toiles,En nombre surpassant le sable des étoiles,Que ce Rembrandt, eût-il vécu mille et trente ans,Pour signer tout ce stock n’aurait pas eu le temps :Mais dans un cadre d’or si tel tableau se dresse,Qu’importe le Rembrandt, pourvu qu’on ait l’ivresse !
Des zoologisants amassent un trésorDe papillons allant du bleu pâle au ton d’or :Coléoptère, orthoptère, lépidoptère.Les ibis empaillés ouvrent des yeux de verre,Et le perroquet mort continue à grimper.Des botanistes fous de crime iront couperEn leur jeune destin les roses, étonnéesDe sécher en l’herbier-sépulcre, à peine nées :Les simples ne sont pas si simples que l’on croit,O sorciers ! ils voudraient vivre ce que leur doit,De soleil, ou de pluie, ou de vent, la Nature.Mais la boîte en fer-blanc les requiert, froide et dure ;Car elle n’entend rien, la forte passion :Collection ! collection ! collection !
Or, parmi tous ceux-là que leur désir rend ivres,Donnons la palme d’or à l’amateur des livres.Car les Livres sont Forêt sainte, Bois divin,Dont le Bibliophile est l’amoureux Sylvain.Comme s’il butinait des lilas et des roses,Il va cueillant les vers colorés et les proses ;Une vignette parle ainsi qu’un chant d’oiseau,La nymphe Reliure a des parfums de peau,Et l’édition rare est un vin pur qui grise !Oh ! la grande Forêt des Livres ! quelle briseGlisse sur les in-seize et le maroquin cher !Sur les rayons, le ciel se mire dans « l’enfer ».
— Être très noblement l’héritier des ancêtres,C’est beaucoup ! — Seulement, mieux vaut créer des êtres,Fonder une tribu de livres fiers et pursPour le plus grand espoir des Beraldi futurs.Donner l’essor à des mirobolants volumesSortis de crayons neufs et de modernes plumes,Et plutôt qu’éditer Villon, prendre Goudeau…Cela — comme dirait Hugo — Madame, est beau !Oh ! ne plus imposer à Jouas, à Lepère,L’éternelle Manon dont Prévost fut le père,Mais ouïr le poète errant qui va rêvant,Se saisir d’un vivant dans le Paris vivantPour lui faire chanter l’essence de la vie,La fièvre du moment jamais inassouvie,C’est plus original, inattendu. C’est mieuxQue d’éternellement chanter d’éternels vieux.
Or ma Chanson passait abrupte, et barbouillée,D’une typographie absurdement rouillée,Sur papier sans honneur bon pour le chiffonnier, —Miséreuse Chanson de l’errant chansonnier ! —Passe un Bibliophile en quête d’aventure,Il mène la Chanson se meubler chez LahureEn caractères neufs, sur chine ou sur vélin ;Oh ! le lin ! et la soie encor mieux que le lin !Puis chez l’illustrateur un fin décor de rêve ;Et sur la presse à bras l’éclosion s’achève.Alors, quand la Chanson en un livre se tient,Voici pour l’habiller le relieur qui vient :Marius ou Mercier — (rouge doublé d’olive,Compartiments extérieurs) — et qui s’activeSur le fini de la dentelle au petit fer.Enfin, le Livre est né, noble, puissant et fier,Lourd de poids, fin de mors, et bloc de forme altière,Exquis de tranche-fil et creusé de gouttière !
Ira donc la Chanson vers la Postérité,Printanière sous son vêtement enchanté.L’Amateur, que l’espoir des beaux livres assoiffe,Encor dans trois cents ans lui pincera la coiffe.
Donc le Bibliophile, apte à création,Est, Madame, le dieu de la Collection.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources