Poèmes parisiens, 1897· Églogue Parisiaque
Maman nature
Les chevaux du Grand-Prix ont couru, lestés d’or ;Les hip des bookmakers gorgés sonnent encor,Et le soleil d’été, plus rouge qu’un ivrogne,Va dormir sous le Bois déserté de Boulogne.La nuit tombe, Paris s’allume. Clignoteurs,Déjà s’ouvrent les yeux des fiacres fureteurs.Déjà les boulevards piquent en enfiladesLeurs étoiles de gaz, sous les arbres maladesQui tendent vers le ciel muet leurs bras poudreux,En songeant que jamais il ne fait nuit pour eux.
Les fiers sportsmen, les sportswomen, les cochers rustres,De bouchons de tschimpaign ont mitraillé des lustres.All right ! et c’est fini. C’est l’aube du départ,L’heure du ticket bleu, l’heure du sleeping-car.
Ruminant son brasier, la machine renifle ;Sous son postillon noir, se cabrant, elle siffle…Puis, parmi les fardeaux roulant le long des quais,Courent, valise au poing, les Parisiens gais.
Là tous les ventres lourds, toutes les courbatures,Les yeux cernés, les nerfs finis, et les torturesDes corsets d’un hiver où l’on a trop dansé,Le cœur repu, le cœur séché, le cœur blessé,
La pléthore fondante et la jaune anémie,La muse sans poète, et l’amant sans amie,Tous les spleens et tous les fanages de l’hiver,Et le porte-monnaie à sec ; et cet amerDécavage, plus dur que la goutte ou que l’asthme :La parisianite aiguë, et le marasme ;Tous les vices perclus, tanguant sur leurs boulets ;Les chapeaux féminins, les masculins complets, —Tous ! ils partent ce soir, pareils au fils prodigue,Vers un Ailleurs quelconque, — et fouette, ô Fatigue !
Partis ! Le paysage inverse fuit : tantôtPont en l’air, pont en bas, talus, parfois îlotDe masures parmi des tessons de bouteilles,Jetant au terrain vague un mensonge de treilles.Puis l’horizon verdi, qui s’irise soudainParmi le clair-obscur olive du matin ;Les champs zébrés de vert, ou de brun, ou de jaune ;Le bois taillis, le tas de fumier mis en cône ;Le château du duc Bac ou du financier Zut ;Et puis le taqueta du wagon, le fut-fut,Et toujours le sifflet perçant de la machine,Jument qui sur la pente, héroïque, s’échine…Un noir tunnel, façon de tombeau pour vivants ;Puis, au sortir, là-bas, sous les rayons levants,Les nuages fuyards dégageant les espaces,Parmi la symphonie, en sopranos et basses,Des ramages d’oiseaux et des abois de chiens,Et, tout loin, l’azur des flots océaniensOù le soleil s’allume. — Et le voyageur lèveVers l’horizon son œil encor embu de rêve.
O ! notre père à tous, dieu Pan, je viens à toi,Fils prodigue, je veux me rasseoir sous ton toit,Doux palais de feuillage étoffé d’oxygène.Chez les Parisiens j’ai supporté la gêne,Ayant trop dépensé du cœur et des poumons,Rends-moi mon sang parmi tes pins et goémons.O nature ! forêts, clairières, étendues,Verdures, profondeurs, vous m’êtes donc rendues !Salut, pins vénérés, platanes, peupliers,O pampres rougissants, et vous, neigeux pommiers !Salut, fleurs des buissons, salut, ô clématites,Pâquerettes des prés qui jamais ne mentîtes !Salut, rochers hantés des faunes par les nuits !Salut, chemins errants, guérisseurs des ennuis !Je m’élance à travers les bois, et, sur les grèves,Je reprends où je les ai perdus, tous mes rêves :Parmi les sapins noirs, les bruyères en fleurs,Dans le miroitement et dans les sept couleursD’un fleuve d’arc-en-ciel ruisselant sous les arbres,Sans allée au cordeau, sans les bancs, sans les marbres !Musiques et parfums, brises, ô douces voix !On m’avait enfermé loin de vous, sous des toits.Mais, pour ne pas mourir, ton fils, maman Nature,Veut encor se plonger dans ton agriculture.
Et toi, vieil Océan, aïeul des bisaïeux,Apaise ta fureur pour tes petits neveux !Qu’un phosphore vivant anime ton écume,Que la volupté tourne en valse dans ta brume !O vieillard ! sois pour moi plus doux qu’Anacréon,Et pour moi fais chanter ta gueule de lion.Je veux prendre tes flots à pleins bras, et ma boucheVeut essuyer encor ton gai baiser farouche ;Dans mes cheveux épars, je veux, vieil Océan,Éperdument sentir ton souffle de géant.A toi, Soleil, d’épandre emmy les vagues follesTes sequins de rayons ainsi que des oboles.A vous, rose des vents et rafales des mers,De m’enivrer de sel et de parfums amers !
I
Ainsi, souvent, les fils prodigues,Ayant jadis brisé les diguesPour fuir le toit familial,Lorsqu’à travers leur folle courseIls trouvent le fond de leur bourse,Resongent au droit filial.
II
Quand l’illécébrante Grand’VilleLes tord sous quelque joug servile,Et les malmène à tour de bras ;Loin des fumiers de la misère,Ils s’en retournent chez le père,Pour tuer encor le veau gras.
III
De même nous, les névropathes,Fatigués du cœur et des pattes,Dès que sonne l’Été vermeil,Chez Pan, et chez Nature-MèreNous allons tuer la chimère,En buvant un coup de soleil.
IV
Et l’Océan avunculaireApaise pour nous sa colère,L’énorme bourru bienfaisant ;Dans nos vides porte-monnaie,Glissant de l’existence gaieAvec du flux et du jusant.
V
Le vieux Pan se met à l’ouvrage ;Et pour nous rendre bon courage,Il chauffe ses horizons gras ;Tandis que la maman Nature,Travaux d’aiguille et de couture,Retape à neuf ses fils ingrats.
VI
Mais lorsque l’escarcelle est pleine.Quand les poumons ont pris l’haleineDes bois et des soleils couchants,Foin des gratitudes civiles :Pour reprendre la clé des villesOn met au clou la clé des champs.
Car novembre est venu ; la bise se lamente,La nature gémit — se rappelant ses deuils ;Le père Pan très sombre enclôt dans des cercueilsRoses et papillons péris dans la tourmente.
L’Océan, secouant sa crinière écumante,Guette les yachts joyeux au détour des écueils ;Les veaux gras sont mangés, et près des vastes seuilsLes loups viennent ravir la carcasse dormante.
L’Hiver, huissier farouche, apporte des frimas ;Il a son chapeau gris, et l’on voit sous son brasLes catarrhes timbrés et les rhumes à terme.
Comme un feu d’artifice éteint, déjà rouillé,Sans pétard d’oiselets, sans fleurettes en germe,Le bois brumeux et noir se dresse dépouillé.
O Pan ! la cité grande, où la tourbe fourmille,N’est que la concubine, et toi, c’est la famille,Toi ! c’est le jour, la vie honnête, le repos,Les vins non frelatés écumant dans les pots…Mais si tu redeviens le vieux père qui gifle,Et si maman Nature a pleuré, — le train siffle,Ouvrant ses yeux rêveurs pour lorgner l’horizon !Ne pleure pas, maman Nature, sans raison ;Car elle est belle aussi, la cité concubine,Mangeuse de santé formidable et câline.Tes fils sont mis à neuf de cervelle et de sang !Laisse-leur voir, la nuit, le gaz éblouissant —Pour jusqu’à l’an prochain. — Eh, messieurs, en voiture !Au revoir, papa Pan ; bonsoir, maman Nature.
154 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources