Poèmes parisiens, 1897· Fleurs du bitume
Fleurs du bitume
La fée asphalte au poète
Le train, qui t’amena des lointaines provinces,Depuis longtemps est reparti.Oublie, enfant, un peu les naïvetés minces,Deviens grand, toi qui fus petit.Paris qui m’appartient est une vaste arènePour l’amour et l’ambition ;La rue est aujourd’hui la seule souveraine :Porte-lui ta dévotion.
Tu n’as pas de foyer dans cette Ville grande ?Vas à l’auberge du hasard !Des épouses et des amis de contrebande…On trouve de tout au bazar.D’autres, à toi pareils, et plus que toi bohèmes,Se sont élancés du Trottoir,Pour faire de leur vie étrange des poèmesPompeusement vêtus d’espoir.
Aussi ne songe plus aux forêts, aux prairies,Les squares sont mieux ratissés !Les soleils de là-bas berçaient les rêveries :Par le gaz ils sont remplacés.Que t’importent la rose et l’humble marguerite,Et l’insupportable muguet ?Le bitume a des fleurs dont le parfum irrite :Va donc m’y cueillir un bouquet.
Le poète
J’y vais ; je ferme le livreOù j’inscrivais mes vertus ;Mes remords sont combattusPar le désir de voir vivre.
Aussi je donne congéAux hommes morts de Plutarque.Dans la foule je m’embarqueSans crainte et sans préjugé.
J’irai voir parmi la brume,Sous les becs de gaz fleuris,S’il est certain qu’à ParisTout pousse sur le bitume ;
Si la chanson des vingt ans,Les stances bien attifées,Y courent comme des féesPar la pluie et le beau temps ;
Si l’antique Poésie,Quittant le sacré vallon,Y vient prier ApollonDe lui payer l’ambroisie ;
Si vraiment, près des ruisseaux,Le poète noctambulePeut entendre, au crépuscule,Quelques gazouillis d’oiseaux ;
On si — nouveauté superbe ! —Le rêve sorti du cœurPeut chanter un air vainqueur,Sans eau, sans nid et sans herbe.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources