Poèmes parisiens, 1897· Les romaines
Les affranchies
Les voyez-vous passer, les belles affranchies ?Sur les chemins sablés et les roules blanchiesQue l’esclave arroseur humecte à longs jets d’eau,Leurs chars à huit ressorts volent, et le badaudLutécien s’écrie : Oh ! la belle païenne !Elles suivent au trot la voie Élyséenne,Derrière elles laissant le vieux palais des rois,Et le Forum couvert où l’on fit tant de lois.Elles montent, lançant des œillades de Parthe,Jusqu’à l’Arc Triomphal de César Bonaparte.O Romains de Paris, regardez-les de loinPasser dans leur orgueil, le fouet d’ébène au poing :On dirait qu’à l’appel de ces belles aurigesSont descendus des vieux bas-reliefs les quadrigesQue sculpta dans le marbre un fèvre ausonien ;C’est ainsi qu’elles vont au bois BoulonienRespirer le printemps. La porte Maillotine,Large, s’ouvre devant leur foule libertine.Bientôt par les sentiers, sous le grand soleil d’or,On les voit persiller autour du lac major.
Parfois, croisant leur char, quelque pubère équestreLeur envoie un salut amical de la dextre ;Tandis qu’un sénateur, un consulaire, un vieuxTribun, en tapinois les dévore des yeux.Oh ! Vénus a donné le charme à ses prêtresses !Dans leurs cheveux, on sent le souffle des caressesAgiter les grands plis du long voile fuyant ;Leurs yeux sont agrandis par le Kold-Indian ;Comme un couple rival des aurores vermeilles,Deux perles de l’Assur brillent à leurs oreilles ;Sous le péplum brodé ces guerrières d’amourOnt enfermé leurs seins candides ; et c’est pourCouvrir leurs flancs qu’avec des mains endoloriesLe Sère de Lyon a tissé des soieries,Et que le Celto-Belge a cultivé le lin.Les voyez-vous passer dans leur luxe divin !
Méherculé ! pourtant elles furent esclaves !Les sabots de noyer leur servirent d’entraves,Et, dans le dur sayon de toile, leurs appasSirénéens étaient comme s’ils n’étaient pas.On les voyait, parmi les plaines de la Gaule,Tenant entre leurs doigts une branche de saule,Mener paître le long des fossés, pataugeant,Ou l’ovine famille ou la porcine gent.
Climène, dont raffole une tête à couronnePrincière, au temps défunt servait une matrone :Vestale de cuisine, avec son regard bleuAu fond d’un sous-sol gras elle guettait le feu ;Cinthia, le plus beau faciès de Minerve,Tout enfant, s’en allait, pauvre mignonne serve,
Percer de son aiguille un tissu syrien,Qu’elle achète aujourd’hui pour un peu moins que rien ;Araminte, une brune, et Lesbie, une blonde,Portaient jadis son linge à monsieur Tout-le-Monde ;Temps funeste ! où Chloé, suppôt de Cupidon,Pour son père Cerbère a tiré le cordon.
Mais toutes, comme on chasse une bête importune,Ont oublié les ans de mauvaise fortune,Et boivent le plaisir à bouche que veux-tu.Honni soit l’esclavage affreux de la vertu,Le cachot du devoir, le verrou de la vierge !Sur l’autel de Vesta laissons fumer le ciergeEt s’éteindre. Évohé ! d’un bond prodigieuxElles montent au haut du destin, vers les cieuxÉtincelants de la richesse et de la vie,Où la soif de jouir est enfin assouvie.Adieu la pauvreté ! les beaux jours sont venus !Minerve est une sotte ! évohé pour Vénus !Plus de pain bis, de lait tourné, de beurre rance !Une chaîne, pudeur ! impudeur, délivrance !
Maintenant tu ne peux les poursuivre, ô Remords !Elles ont pour te fuir leurs chars à huit ressorts,Et les fougueux coursiers de la Grande-Bretagne !La Renommée avec sa trompette accompagne,Car elles ont soumis les plus lointains préteurs,Et les patriciens, et les purs dictateurs,Et jusqu’aux fils de rois des vieilles monarchies…
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources