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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Ciels de lit

Gage d’amour

Émile Goudeau· 59 vers

Il lui disait :« Je t’ai donné toute ma vie !Au balthasar de joie où Paris ne convieQue les riches et les gens proprement gantés,Je t’ai fait, ma chère ange, asseoir à mes côtés.Notre petit hôtel coquet sur l’avenueÉlargit sa façade, où la brique est venue,Sous le toit bleu d’ardoise et sous le ciel vert-bleu,Poser ses pans coupés rouges de sang et feu.Deux vases du Japon ornent le péristyle ;La porte en fer forgé montre un Amour futileTenant un billet doux entre ses mièvres doigts ;Il porte un carton lourd de lettres pour carquois.Le corridor est plein des plantes les plus drôles,Et la Vénus de marbre offre ses deux épaulesAux baisers d’un satyre admirable de rut ;L’escalier dans le fond a des aspects de luth ;Et l’on vient jusqu’ici par une pente douceA croire, en plein frimas, qu’on glisse sur la mousse.Ton boudoir est un rêve empli de bibelots ;Un bout de Greuze — cher — deux groupes d’angelotsQui nous viennent d’on ne sait qui, mais authentiques.Combien j’en ai pillé de poudreuses boutiquesPour élever un temple à ta divinité !Je me suis fait artiste, et je n’ai pas compté.Regarde le pur-sang piaffant sur le sable ;Édouard et Joseph, en tenue incassable,Attendent. On ira chez Worth, ou chez Doucet,Chez Vever, qui n’est point à vil prix, on le sait.Vous le Bois tu courras sous les voûtes ombreuses,Ton bonheur insolent fera des malheureuses,Et dans son tapecul modeste, le vieux ducSentira remuer un peu son cœur caduc.Que veux-tu donc enfin, maussade ? Sur ta table,Les primeurs du Levant et le vin confortable,Un café tellement exquis que j’en suis bleu.Mais que veux-tu ? — L’argent pour ton plaisir, c’est peu ;Ta loge est assurée au concert, au théâtre,Même au Casino ! J’ai du v’lan ! je t’idolâtre !Puis tu m’aimes ! Voyons, que peux-tu désirer ? »

Elle courba la tête et se mit à pleurer.

Alors, très froid, il dit en s’asseyant près d’elle : — «Non, je ne comprends plus tes caprices, ma belle !Tes vapeurs, tes ennuis, qui viennent par instantTe poser sur le front une neige d’autan,Quelque chose des jours où tu pleurais, pauvrette,En chantant dans les cours des refrains d’amourette,Tristes parce que gais. Ce passé te revient —Personne n’en peut mais — lorsque le spleen te tient.Au diable ! je suis las. Aussi, fais à ta guise.Je vais jusqu’à la Bourse, et puis chez la marquise.Au cercle, grand dîner ! puis une main au bac :Je crois que cette nuit il y aura le sac.Je rentrerai fort tard, si peut-être je rentre.Je suis comme un mari pour vous, je prends, du ventre,J’ai besoin d’une orgie, et je veux me griser.Donnez-moi votre main que j’y pose un baiser ;Et pleurez tant qu’il vous plaira, chère martyre… »

Et, quand il fut parti, Mignon eut un sourire.

59 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources