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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Ciels de lit

Songe, mensonge

Émile Goudeau· 48 vers

Elles s’ouvrent au jour dans la rosée en perlesSous le baiser furtif des viveurs papillons,Et, pleines de bonté, donnent à boire aux merles,Aux mendiants de quoi décorer leurs haillons ;

Ce sont coquelicots, muguets, verveines, menthes,Un trésor d’arc-en-ciel que le sol fait jaillir. —

Et songer qu’il y a tant de fleurs sur les pentes,Et qu’on n’a pas le temps de toutes les cueillir !

Là-bas, les flots venus des lointains antipodes,Se culbutent, roulant, et chantant leur chanson,Vagues de mer ayant connu toutes les modesEt vu tous les pays couchés sous l’horizon.Porteuses des vaisseaux et des marins volages,Elles disent : Vers quel Ailleurs nous en aller ? —

Et songer qu’il y a d’autres et d’autres plages,Et qu’on n’a pas le temps de toutes les fouler !

Là-haut, Vénus et Mars, Jupiter et NeptuneÉtonnent le Chaos, aïeul de l’Océan ;Et, de leur soc de feu sillonnant la nuit brune,Nous tracent des chemins dans l’Inconnu béant.

Elles disent « bonjour » aux errantes comètes,Ces bohèmes munis d’un fier laisser-passer. —

Et songer qu’il y a des valses de planètes,Et qu’on n’a pas le temps de toutes les valser !

Celles-là font vibrer l’espérance infinie,Fugitives amours, rudes ambitions,Après elles laissant des vapeurs de génieSur le sable toujours mouvant des passions ;Douces à concevoir, et de rêves fardées,Dans la griffe du rythme on voudrait les sertir. —

Et songer qu’il y a de frileuses idées,Et qu’on n’a pas le temps de toutes les vêtir !

Or les belles s’en vont aux sourires, aux fêtes,Montrant le col si pur, et le dos ingénu,Et le sein rayonnant de l’éclat des conquêtes,Et par tout ce qu’on voit révélant l’inconnu.

Impudiques regards ! mystérieuses flammesOù nos cœurs maladifs se voudraient consumer ! —

Et songer qu’il y a trop de divines femmes,Et qu’on n’a pas le temps de toutes les aimer !

Dans un envolement de jupes balayeusesTournent les habits noirs des valseurs amoureux.Les neiges de la nuit s’ébattent curieusesAux vitres, ces remparts frêles et vigoureux ;De factices soleils versent de chauds mensonges ;L’orange la plus mûre a des fleurs d’oranger.

Et dire qu’à Paris il y a tant de songes,Et que le tourbillon empêche d’y songer !

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources