Poèmes parisiens, 1897· La vie factice
Le discours du bitume
J’arrive de Sodome et Gomorrhe, je suisL’éternel résidu de ces antres, détruitsPar la colère de la flamme.On m’appelle Mer Morte ! et je vis, bien portant,Je suis un corps solide, et je possède, autantQue bien des électeurs, une âme.
Apporté d’Orient, comme Cham je suis noir ;Et dans votre Paris, le long du vil trottoir,En d’énormes baquets je fume.Des manants, avec des pelles et crocs de fer,Tournent ma chair bouillie à leur brasier d’enfer,Et l’on me nomme le Bitume.
Ils m’étendent en vague écumeuse au dehors ;Je bouillonne un moment, je m’apaise, et m’endorsComme une mer qui ferait halte.Puis on jette sur moi du sable et des caillouxQui m’entrent dans le sein comme un paquet de clous :Crucifié, je suis Asphalte.
Soudain je suis foulé durement sous les piedsDes passants, lestes, lourds, ingambes, estropiés,Soit botte, bottine ou savate :Des souliers d’Auvergnats et des talons pointus,Les vices sautillants, les pesantes vertus,Le derrière des culs-de-jatte ;
Paris piéton : Paris qui court à son bureau,A l’atelier, au vol, à l’amour, an bourreau,Paris désœuvré qui badaude,Paris viveur, tanguant, roulant et louvoyant,Paris religieux, et Paris incroyant,Le capucin et la ribaude.
On a, pour me frapper, des joncs souples et durs ;Pour me salir, on crache ; on me couvre d’impursEt gluants bouts de cigarette ;L’ivrogne se confesse à moi dans un hoquet,L’égout m’appelle « frère », et je sers de baquetAu chien sordide qui s’arrête.
O Lac noir ! quel destin pour un Oriental !O palmiers du désert ! Oh ! sous le ciel natal,Les astres ouvrant leurs paupières !Être couvert de fange et de débris railleurs,Essuyé par le sec pinceau des balayeurs,Et malheureux comme les pierres !
Cauchemar !… J’ai pourtant mes plaisirs : je puis voirLes femmes à l’envers glisser sur le trottoirAvec leurs pieds, battants de cloche.Elles ont tant de grâce autour de leur mollet,La jarretière a tant de vice, qu’il me plaîtDe tressaillir à leur approche.
Cela, c’est peu ! Je vois l’envers des cœurs humains,Les consciences qui vont, par mille chemins,Plonger de cloaque en cloaque ;Et je ne me plains pas de tant de maux que j’ai.O Sodome ! ô Gomorrhe ! enfin je suis vengéDe la foule parisiaque !
Oui, retenant en moi tous les vices perdus,Les paganismes fous, antiquement fondusAu feu des célestes colères,J’en exprime le suc sous les pieds du passant ;Je les lui glisse aux reins, au crâne, dans le sang,Par certains vaisseaux capillaires.
Sous mon vernis, je cache une ébullition,Où fondent idéal, rêves, illusion :Collégien ou jouvencelle.Il n’y a plus d’enfants, — c’est un fait reconnu ; —Et le jour n’est pas loin, s’il n’est déjà venu,Qu’il n’y aura plus de pucelle.
Pour l’étranger austère, et le provincial,Je suis le tentateur, et l’anti-social…Qu’il fuie au loin, ou je l’enlize !Pauvre Alceste naïf, je ronge ta vertu,Je te donne du vice à bouche que veux-tu,Et c’est moi qui te philintise.
Mystères de Baal, de Moloch, d’Astarté !Toute la Phénicie, et son culte montéSur une Babel méphitique !J’imbibe de poison les nerfs, et je souris,Moi, l’exilé du Lac, en songeant que ParisN’est plus qu’une ville asphaltique.
Passants, crachez sur moi ! Vieux comme un trisaïeul,Je m’appelle Mer Morte, et je suis le linceulD’où sont ressortis les vieux mythes.Mon océan de boue étreint votre maison,Et les fanges d’Asie empestant l’horizonNe connaissent plus de limites.
Qu’importe sur mon dos ou savate ou soulier !Qu’horizontalement je sois un espalierOù mûrissent les coups de botte !J’ai vengé du mépris mes mères, les CitésMortes, qu’on entrevoit près des lieux dévastésOù le chacal impur sanglote.
O lacustres pays ! Adieu : c’est le destin !Je ne vois plus, comme un verre d’eau, le JourdainSe fondre en vos gosiers de soufre.Mais, cloué sur le sol, honni, maudit, sali,Je puis dormir enfin ! Mon devoir est rempli !Adieu, Mer Morte ! Immortel gouffre !
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources