Poèmes parisiens, 1897· La vie factice
Taureaux de paris
As-tu vu le toro courir en Gran Plaza,Alors qu’à l’Animal fort et fier s’imposaL’astuce d’Espagnols agiles ?…Or, Paris est un cirque où des poètes fousViennent livrer leur âme infante aux maîtres coupsDes serviles et des habiles.
Aussi, provincial, qu’une âpre passion :L’Avarice, la Foi, l’Amour, l’Ambition,Appelle vers la Ville Unique,Contemple, avant d’aller où le Sort te conduit,De la Neuve Babel l’astucieux circuitSur la carte géographique.
Dans cette arène atroce, où l’Espoir décevantPromène son drapeau mobile dans le vent,Mirage infidèle qui bouge,Vas-tu faire bondir contre des cœurs glacésTes rêves de vingt ans, tes désirs insensés,Pareils aux taureaux qui voient rouge ?
Dans Paris clos de murs, cerclé de boulevards,Haussant autour de toi ses quadruples remparts,Épargne tes forces novices.Peux-tu courir, toi, Veau du Nord ou du Midi,Dont la corne naissante à peine se roidit,Contre la Cuadrilla des Vices !
Un immense remous ! un tumulte assassin !Les verres que l’on choque, et le glas du tocsinLa trompe du tramway qui passe ;Les clameurs de la Bourse, et la Haine qui mord,La chanson des Baisers, les râles de la Mort !…Tout vibre à la fois dans l’espace.
Dans la nuit, les lueurs de mobiles flambeaux !D’effroyables palais, plus noirs que des tombeaux,Dressant leurs carcasses dans l’ombre !Et partout les gros yeux chassieux des maisonsEspionnant la rue aux piètres horizonsPour jouir d’ordures sans nombre.
N’écoute pas le bal trompeur, ni les crincrins…Songe à l’égout de Seine offrant aux riverainsLes suicidés des mansardes !Ouïs, dans le sanglot des usines en feu,Les malédictions montant vers le ciel bleuD’un tas de figures hagardes !
Contemple les taureaux du cirque de Paris,Qui meurent en rêvant que la Vie a son prix,Même au fond des bercails moroses…Mais tu n’observes rien, sauf les gladiateursRecevant pour leur prix les hommages flatteursQu’épandent les Vestales roses.
Te voici dans l’arène, ô taureau saugrenu,Provincial, qui viens tendre ton front cornuA la Cuadrilla du massacre.Vois, le premier de tous, paraître au carrefour,En habit de satin, le picador Amour,Monté sur un cheval de fiacre :
Il te pique le flanc de sa lance de fer,Il te marque le dos, et sur ton col ouvertIl ajuste une banderille.Si tu veux le frapper, quelque toréador :La Faim de l’Idéal, ou bien la Soif de l’Or,Prend ta force qui se gaspille.
Cornes basses, suivant un menteur aiguillon,Tu manques tes bourreaux pour atteindre un haillonQu’à les yeux sanglants on secoue.Tandis que des harpons te déchirent la peau,Tu te laisses berner par un vague oripeau…Et de toi la Foule se joue.
Quand la Cupidité t’aura mordu le flanc,L’Ambition prendra des pintes de ton sangPour faire pousser des programmes.Les Chimères de nuit harcèleront ton cœur,Et la Luxure, avec un poison de liqueur,En tes nerfs jettera des flammes.
Quand la noire Espada, la Mort aux yeux crevés,Te couchera sur les indifférents pavésDe quelque impasse triviale,Comme un taureau mourant regrette le toril,Tu pleureras le nid perdu, le nid d’avrilDe ta cité provinciale.
Sur un balcon d’azur, les dieux parisiens :Banquistes et banquiers, Juifs ou même Aryens,Riant avec de blondes fées,En retournant leur pouce énorme de bandits,Donneront le signal, pour que tes os mauditsSoient joints à leurs autres trophées.
Car, pour être un Seigneur du Cirque, il ne sied pointCourir après le Rêve aimé qui fuit au loinEt dans un nuage s’enroule.Non : il faut estomac solide et souples reins,Afin de se glisser parmi les mandarins,En saluant très bas la foule.
Sinon, Provincial, il en est temps encor,Reste loin de Paris, où, mieux qu’un matador,Ton Espoir déçu doit t’abattre.Laisse glisser les trains sur leurs deux rails jumeaux ;Et conserve la Paix, qui dort dans les hameaux,Fileuse assise auprès de l’âtre.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources