Poèmes parisiens, 1897· Fins dernières
Matines-roquette
PERSONNAGES : LE POÈTE, RÔLE QUI PARLE. LA DAMÉ, RÔLE MUET. LE PATIENT, RÔLE MIME. Soldats, manants, gentlemen, femmes du peuple, et autres de mauvaise vie.
Oui, c’est pour cette nuit. Héléna, viens, ma folle.Le restaurant s’allume, et, comme une corolleLa mayonnaise attend les langoustes, ces fleurs ;Les lustres à dix becs s’arment des sept couleurs…La chaleur en buée a dépoli les vitres ;Il fait doux ! le citron déjà guette les huîtres :Ta lèvre à leur endroit a de mauvais dessins ;Et sous le velours rouge on devine tes seinsQui donnent, palpitants, bien du mal aux agrafes.La tisane jaunit la glace des carafes. —Oui, c’est pour cette nuit, sûr ! On peut se fierA la parole d’or de notre vieux greffier. —All right ! Asseyons-nous. Il est à peine une heure.Voici le pain, voici les radis et le beurre.La salière miroite ainsi qu’un arc-en-ciel.Le sourire du grand larbin est tout de miel,Au sein des favoris, double virgule noire,Visage orné d’un nimbe à venir : le pourboire !Oui, c’est pour cette nuit ! — Peters, Sylvain, Brébant !Venez, Floflo, Nana, Mélochette, Banban !Parez-vous pour la fête ! — Héléna, ma charmeuse,Goûte de cette carpe : elle vient de la Meuse ;Mange de ce chevreau qu’on appelle chevreuil. —Oui, c’est pour cette nuit : les poteaux, le cercueil…Tape, vieux menuisier, qui sais clouer les planches ! —Héléna, nous partons : mets tes fourrures blanches.Oh ! ne fais pas l’enfant : hier, tu toussais un peu ;Tu sais qu’à la Roquette on ne fait pas de feu.La vitre du salon sous le rideau s’irise ;Couvre-toi : le matin épand la brume grise.Buvons encore un peu de Champagne frappé :Il faut se lester bien pour voir un cou coupé.C’est comme pour aller sur mer. Hop ! en voiture ! —Là-bas, dans sa cellule, et sous sa couverture,Agité, l’homme dort l’avant-dernier sommeilDont monsieur de Paris prépare le réveil. —Pourquoi pâlir, enfant ? As-tu le cœur d’un lièvre ?Mets du noir sous tes yeux et du fard sur ta lèvre ;Moi je vais allumer ce divin partagas.Bastille ! l’aube point au-dessus de Mazas,Criblant de flèches d’or la grêle silhouetteDe ce monsieur tout nu qui fait sa pirouette,Immobile. — Oh ! la rue et les noires maisons !Seuils devant lesquels passe, au hasard des saisons,Le panier à salade encombré de gendarmes,Ou le corbillard lent, trempé de fausses larmes. —Stope ! Nous y voici. Le vulgaire est grimpéSur ses jambes pour voir ce spectacle coupé ;Puis nous autres, les vieux soupeurs et les novices,Cagnoteurs, reporters et petites actrices :Un Tout-Paris mêlé. Les frères et les sœurs,Les casquettes à pont, et les dessous noceurs.C’est un jour de Première — ou de Dernière, un drame ;La Gaîté ! l’Ambigu ! demandez le programmeDe la pièce, le nom des acteurs… — Tiens-toi bien !Épouvantablement, la porte s’ouvre : Il vient…On le traîne… il a peur, le lâche ! !… il se repose…Ce surplis et ces blancs cheveux, c’est l’abbé Croze ;Plus loin le substitut, puis Clément et Macé,Puis Lui. — Mais marche donc !… c’est si vite passé !Comme il a tressailli devant la guillotine !…Il lorgne le triangle… — Écoute LéontineQui là-bas fait semblant de s’évanouir. — Ah ! ! !Ouf ! le voilà couché. — Deibler le pousse. — Rrrrâ !Bon Dieu ! quel jet de sang !…— Le soleil, sur la foule,Lance un rayon…— Et vers Clamart le fourgon roule.
Si tu t’es amusée un peu, je suis content ;Partons dormir. Cocher ! rue X… numéro tant.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources