Poèmes parisiens, 1897· Fins dernières
Les deux voitures
La voiture noire n’est rienAuprès de la voiture verte.
Trois ou quatre messieurs très bienS’avancent, d’un pas fort inerte,Précédant le corbillard noirQui s’en va sous ses draperies,Avec un panache au bossoirEt des immortelles fleuries.Les passants lui disent : « bonsoir ! »Et plus loin on voit les figuresDes bourgeoises et des bourgeois,Encadrées comme des gravuresPar les quatre morceaux de boisDe la portière des voitures.Et processionnellementDes gens à pied causent affaires ;Par savoir-vivre ils ne rient guères !Et c’est un bel enterrement.
Il s’en va par les avenues,Ayant le pas sur les tramways,Sous l’œil des gardiens de la paix,Parmi les foules mi-émues.Dans les faubourgs tumultueux,Au salut discret des cocottes,Au signe de croix des dévotes,Il s’avance majestueux.L’enterrement n’est qu’une fête !Et l’on revient, l’esprit dispos,De ce lointain champ de repos,Avec une fringale prêteEt de la soif pour plusieurs pots.
Bast ! c’est chose si triviale,On en rencontre tant dehorsDe corbillards à croque-morts,Qu’il faut être provinciale,Madame, pour perdre un momentA voir passer l’enterrement.
Mais ce qui m’effraie et me glace,Et ce qui me cloue à ma place,Muet d’une indicible horreur,C’est l’affreuse voiture verte,Caisse hermétiquement couverteEt qui galope avec fureur.Là-dedans, le cheval emporteUne chose innomée et morte,Ancien cadavre déjeté,Macchabé démissionnaire,Qu’un carabin tortionnairePar lambeaux a déchiqueté.
De çi, de là, cuisses hachées,Têtes qu’on dirait ébauchéesPar le crayon du cauchemar,Des os et des viandes puantes,Collant leurs surfaces gluantes :Le vomissement de Clamart.
Ils furent pourtant quelque chose,L’un poète, l’autre zingueur ;L’autre, fille à la lèvre rose ;Ils eurent du sang dans le cœur,Des passions dans la cervelle :L’un aimait l’or, l’autre sa belle,L’autre les fleurs, l’autre le vin…Mais ils sont crevés à l’hospice !Point de famille à leur service,Et personne qui se souvînt !
Fin du travail ! ou fin du vice !Sans une fleur, sans un sanglot,Sans un salut du populot,Comme une denrée importune,Tout ça vers la fosse commune !Au galop ! au triple galop !
Et je rêve parfois, grisette,Chère mignonne marquisette,Doux yeux de ma gentille amour,Seins fleuris de boutons de rose,Que le Destin, vieillard morose,Peut bien nous réunir un jour,Hachés par un carabin blême :Toi, belle fille de bohême,Qui crois éterniser le bal,Moi, poète de carnaval,Qui songe parfois au carême.Il peut nous réunir… là-bas,Crânes rompus, jambes et bras,Résidu de matière inerte…Ça peut arriver, sais-tu bien !
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources