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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes parisiens, 1897· Vache enragée

Triolets de détresse

Émile Goudeau· 96 vers

I

Le vent

Pourquoi pleures-tu ? dit le Vent,Le Vent d’hiver chargé de plaintes.Ton cas est donc très émouvant ?Pourquoi pleures-tu ? dit le Vent,Es-tu le seul être vivantQui puisse chanter des complaintes ?Pourquoi pleures-tu ? dit le Vent,Le Vent d’hiver chargé de plaintes.

Moi

Je répondis au Vent d’hiver :Les autres sont joyeux, je souffre.Cette existence est un enfer !Je répondis au Vent d’hiver :Le spleen, ce camarade amer,M’entraîne à grands pas vers un gouffre !Je répondis au Vent d’hiver :Les autres sont joyeux : — je souffre !

Le vent

N’écoute pas les violons,Ni les amoureuses antiennesParis a bien d’autres flonflons.N’écoute pas les violons !On voit, du trottoir jusqu’aux plombs,Plus rudes douleurs que les tiennes.N’écoute pas les violons,Ni les amoureuses antiennes.

Écoute ce que je te disEn gamme mineure très triste.Entends-tu la voix des maudits ?Écoute ce que je te dis.Tu te croiras au ParadisDans cette cellule d’artiste.Écoute ce que je te disEn gamme mineure très triste.

Et, parmi le ululement de la bise qui sonne dans les tuyaux d’orgues des cheminées, le long des corridors mal clos, sous les portes aussi des mansardes, se peuvent ouïr par des oreilles de poète les voix de désespoir apportées par le vent :

II Les voix apportées par le vent

Un affamé

Je n’ai pas mangé depuis dimanche,Et c’est mardi soir, presque minuit.Voici le boucher ! Dieu ! quelle tranche !Je n’ai pas mangé depuis dimanche !J’entends remuer la pâte blanche !Le boulanger geint, et le pain cuit.Je n’ai pas mangé depuis dimanche,Et c’est mardi soir, presque minuit !…

Un numéro d’hôpital

Je me tords la nuit sur ma dure couche,Et je mords mes poings pour ne pas crier ;Comment assoupir la douleur farouche ?Je me tords la nuit sur ma dure couche.Pourtant je me tais ! Si j’ouvrais la bouche,Ils viendraient encor pour me tenailler.Je me tords la nuit sur ma dure couche,Et je mords mes poings pour ne pas crier…

Un gribouille tragique

Tonnerre de sort ! il pleut à verse !Si j’avais de quoi dormir un peu…C’est si bon un lit très chaud qui berce !Tonnerre de sort ! il pleut à verse !Sous ce pont désert que je traverseLa Seine m’attire en son drap bleu…Tonnerre de sort ! il pleut à verse !Là, j’aurai de quoi dormir un peu…

La délaissée

J’allumerai ce charbon,Et fermerai la fenêtre.Le marchand dit qu’il est bon :J’allumerai ce charbon.Que fait-il, mon vagabond ?Avec une autre peut-être…J’allumerai ce charbon,Et fermerai la fenêtre…

Un passant suspect

Le premier qui passe, il faudra lui dire :La bourse ou la vie ! On est homme, enfin !J’ai mendié ; l’on m’a dit : Tu veux rire !Le premier qui passe, il faudra lui dire…Oh ! minuit ! L’enfant n’aura rien à frire ;Il faut bien voler ou mourir de faim !Le premier qui passe, il faudra lui dire :La bourse ou la vie !… On est homme, enfin !…

Le failli

Demain matin, c’est la faillite,Avec le déshonneur au bout.Ma fille dort, pauvre petite !Demain matin, c’est la faillite…Moi ! dans cette fiole mauditeJe vais boire mon dernier coup…Demain matin, c’est la failliteAvec le déshonneur au bout…

Le condamné

Hé ! qui m’appelle, là ? — Serait-ce le bourreau ? —Non : — c’est l’ombre du mort qui me poursuit en rêve.Il me semble le voir cloué sur le carreau. —Hé ! qui m’appelle, là ? — Serait-ce le bourreau ?Dire qu’ils me mettront dans leur noir tombereau,Après m’avoir fendu, comme on fend une fève ! —Dieu ! qui m’appelle encor ? — Serait-ce le bourreau ?Non ! c’est l’ombre du mort qui me poursuit en rêve…

III

Le vent

Qu’en dis-tu,Eh ! beau masque !Cœur battu,Qu’en dis-tu ?Ta vertuEst bien flasque.Qu’en dis-tu,Eh ! beau masque ?

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes parisiens, Paris, IMPRIMÉ POUR HENRI BERALDI, 1897· numérisation gallica.bnf.fr· Sources