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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Cœur Solitaire, 1895· V A la memoire de Samain

XLVI. « Être le jeune Adam, grâce et force première »

Charles Guérin· distiques, alexandrins, 66 vers

A José-Maria De Hérédia.

Être le jeune Adam,‖ grâce et force première,Dont les yeux lourds encor‖ s’ouvrent à la lumière.Il s’étonne, se tait,‖ regarde autour de lui,Marche avec les lenteurs‖ d’un enfant ébloui,Se voit nu, se caresse‖ et s’admire, et soudain,Enivré par l’odeur‖ des sèves de l’éden,Gravit d’un jarret prompt‖ les collines bleuâtresParmi l’herbe mouillée‖ et les troupeaux sans pâtres,Il s’arrête à goûter‖ l’ombre de la forêt,Et, couchant, près d’une eau‖ qui murmure en secret,Son corps souple où la ronce‖ inoffensive glisse,Il respire l’air neuf‖ de l’aube avec délice,Chevauche le rayon,‖ chante, éveille l’écho,Sourit à l’inconnu‖ qu’il voit, dans le ruisseau,Vermeil et languissant‖ de bonheur, lui sourire.Un large papillon‖ qui se pose l’attire,Deux chevreaux affrontés‖ le charment par leurs jeux.Mais le rouge zénith‖ épanouit ses feux.Adam que le désir‖ caresse de son aileÉtreint entre ses bras‖ la terre maternelle.Sar chair où le limon‖ se mêle avec le jourAppelle sourdement‖ une épouse et l’amour ;Il meurtrit de baisers‖ l’arbre, embrasse l’écorce,S’épuise à déplorer‖ son inutile force…Bientôt la lente nuit,‖ le remplissant d’horreur,Recouvre d’une ruche‖ obscure la rumeurQue font les eaux des mers‖ et le vent des ravines.La lune, pâle encor,‖ change sur les collinesToute rosée en perle‖ et toute fleur en lys.La brise porte au loin‖ des échos affaiblisDe ramages, d’appels‖ amoureux, de murmures.Le flot paresseux roule‖ un ciel d’étoiles pures,Et, sous les voûtes d’ombre‖ où les grands animauxD’un front lourd en passant‖ écartent les rameaux,Le jeune Adam, muet‖ d’ivresse et d’épouvante,Dans ses flancs douloureux‖ sent vivre Ève naissante.Adam, le front rougi‖ du soleil levant, rêveAuprès du corps humide‖ et voluptueux d’Ève.Ève dort sur un lit‖ fléchissant de roseaux,Dans l’azur frais, au bruit‖ du feuillage et des eaux.Ève est nue, Ève est blanche,‖ Ève a les lignes puresDes longs cygnes cambrés‖ aux neigeuses voilures.Comme une aile elle agite‖ un bras, puis l’autre, et rit.Sa bouche, rose en feu,‖ lente à s’ouvrir, fleurit.Ève est nue ; elle dort.‖ Sa chevelure blondeSur ses formes répand‖ les mollesses d’une onde.Son haleine paisible‖ élève un double fruitGonflé qui tour à tour‖ se rapproche et se fuit.Adam parcourt des yeux‖ sa fille et la convoite.Il ose la flatter‖ d’une main maladroite.Jamais dans la nature‖ heureuse il n’a connuLe délice qu’il goûte‖ à toucher ce sein nu.Les cheveux qu’il respire‖ ont une odeur obscure ;Ni le miel, ni le col‖ des cygnes qu’il capture,Ni la feuille du lys,‖ ni l’enivrant pollen,Ne lui semblent si doux‖ sous le ciel de l’édenQue cette large fleur‖ de chair épanouie.Il la caresse encor‖ d’une vue éblouie,Y porte son désir‖ de contour en contour ;Enfin, docile aux lois‖ secrètes de l’amourQui font qu’un même nid‖ cache deux tourterellesEt que les fleurs de loin‖ se fécondent entre elles,Adam, fort de la joie‖ immortelle du sang,Presse le corps promis,‖ et déjà rougissant,D’un long baiser qui laisse‖ une trace vermeille.Ève, les bras ouverts‖ au jeune époux, s’éveille.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
33((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a première / lumière féminine, classiqueb lui / ébloui masculine, classiquea soudain / l’éden masculine, classiqueb bleuâtres / pâtres féminine, classiquea forêt / secret masculine, classiqueb glisse / délice féminine, classiquea l’écho / ruisseau masculine, classiqueb sourire / l’attire féminine, classiquea jeux / feux masculine, classiqueb aile / maternelle féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb l’écorce / force féminine, classiquea d’horreur / rumeur masculine, classiqueb ravines / collines féminine, classiquea lys / affaiblis masculine, classiqueb murmures / pures féminine, classiquea animaux / rameaux masculine, classiqueb d’épouvante / naissante féminine, classiquea rêve / d’Ève féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea pures / voilures féminine, classiqueb rit / fleurit masculine, classiquea blonde / onde féminine, classiqueb fruit / fuit masculine, classiquea convoite / maladroite féminine, classiqueb connu / nu masculine, classiquea obscure / capture féminine, classiqueb pollen / l’éden masculine, classiquea épanouie / éblouie féminine, classiqueb contour / l’amour masculine, classiquea tourterelles / elles féminine, classiqueb sang / rougissant masculine, non classiquea vermeille / s’éveille féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources