Le Cœur Solitaire, 1895· IV Mélancolies a Viollis
XXXVIII. « Ne mêle pas l’esprit aux choses de la chair »
Ne mêle pas l’esprit‖ aux choses de la chair.Sache, aux moments secrets‖ où le corps est en fête,Redescendre à l’obscur‖ délire de la bête.Tumultueux et sourd‖ et fort comme la mer,Laisse gronder tes sens‖ en orgues de tempête,Et que sous l’onde en feu‖ de tes baisers halèteL’orgueilleuse impudeur‖ de la beauté parfaite.Il faut qu’au fond des soirs‖ lourds et silencieuxOù la bouche à la bouche‖ enfin veut être unie,Tu puisses concentrer‖ tout en toi l’harmonieQui fait chanter le char‖ des nuits sur ses essieux,Que l’éternel effort‖ des êtres t’aide à vivreAu delà du désir‖ humain, que ton sang ivreMurmure comme l’eau,‖ les blés et la forêt :Emplis-toi, comme un broc‖ qu’on plonge au puits, d’un trait ;Alors la nuit d’amour‖ éteindra ta pensée,Ta chair que la nature‖ étreint en épouséeBourdonnera sans fin‖ d’une immense rumeur :Sois simple et grand ; ton grain‖ porte un monde, semeur !
Le ciel des premiers jours‖ rit dans la femme nuePour qui l’adore avec‖ les yeux naïfs d’Adam ;Mais lorsque, à tisonner‖ le désir moins ardent,L’esprit rêve un baiser‖ de saveur inconnue,Le démon dans l’amour‖ comme un ver s’insinue.Aussi reste le fort‖ qui se rue au tournoi,N’obéis qu’au superbe‖ instinct ; que ton émoiÉclate en grand sanglot‖ d’aveugle. Garde-toiD’ouvrager le plaisir‖ charnel comme un orfèvre.Évite que ta lèvre,‖ agile à ce jeu mièvre,En papillon lascif‖ erre autour de la lèvre,Évite les langueurs‖ où le toucher subtilÀ fleur de peau palpite‖ à peine comme un cil,Et les baisers que l’on‖ suspend avec paresse,Et le regard‖ plus délicat‖ que la caresse :Que ta fougue ingénue‖ et puissante d’amantIgnore l’âcreté‖ des larmes libertines ;À raffiner le vieil‖ amour trop savammentTu trouverais l’enfer‖ au fond de tes courtines,Car le maître des eaux,‖ de la terre et des cieux,Qui souffle le pollen‖ sur le pistil, n’assureL’auréole et la paix‖ éternelles qu’à ceuxPour qui la volupté‖ ne fut pas la luxure.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abba] 3[aaa] 6[aa] 1[abbaa] 2[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a chair / mer masculine, classiqueb fête / bête féminine, classiquea tempête / halète / parfaite féminine, classiquea silencieux / essieux masculine, classiqueb unie / l’harmonie féminine, classiquea vivre / ivre féminine, classiquea forêt / trait masculine, classiquea pensée / épousée féminine, classiquea rumeur / semeur masculine, classiquea nue / inconnue / s’insinue féminine, classiqueb d’Adam / ardent masculine, classiquea tournoi / émoi / Garde-toi masculine, non classiquea orfèvre / mièvre / lèvre féminine, classiquea subtil / cil masculine, classiquea paresse / caresse féminine, classiquea d’amant / savamment masculine, classiqueb libertines / courtines féminine, classiquea cieux / ceux masculine, classiqueb n’assure / luxure féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources